—Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle. Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.
Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse qu'il n'avait pas vidée.
—Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus agenouillé.
Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer. Yo-Men-Li poursuivit:
—Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang, et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là. Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient: Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!
—Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des mains, et il ajouta, enthousiaste:
Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles s'évanouissent et les murailles s'écroulent.
Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les hommes s'agenouillent dans la poussière de ses souliers.
Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal du Fils du Ciel; bientôt il aura conquis Pey-Tsin,
Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa gloire fera tressaillir tous les peuples.
Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux immortels dans les nuages!
Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses mains; elle sanglotait tout en riant.
—Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?
—Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;» et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»