Le malheureux poëte sut bientôt de quoi il s'agissait. Un des bourreaux lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son poignard, et dans les blessures vives l'autre versa de la poix toute flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.

Un silence profond régnait parmi les gardes: ils semblaient impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines immobiles les cœurs se serraient.

—Pauvre Yo-Men-Li! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.

—Veux-tu parler enfin? cria le juge.

—Attends, dit le poëte d'une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir sans avoir composé un poëme philosophique des plus importants; car, lorsqu'elle l'aura lu, la jeune fille adorable que j'aime se croira veuve et ne se mariera pas; ce qui rendra mon âme heureuse dans les pays d'en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.

—Cette fois ma patience est lassée! s'écria le juge en se levant.

Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux, les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques activaient en soufflant.

—Ah! ah! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie; cela augmente le mépris que j'avais pour toi. Ton maître Kang-Si, lui-même, a quelque estime pour les poëtes.

Quand les tortionnaires revinrent, chacun d'eux tenait à la main un martinet dont les longues lamelles d'acier flexible avaient été rougies au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s'approcha pour compter les coups. L'un des affreux instruments s'éleva, jetant des étincelles, puis retomba sur les reins du poëte. Les lames brûlantes s'enfoncèrent si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants. Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis retomba dans l'horrible blessure. Cette fois le poëte crut qu'il allait mourir, et il poussa un long cri.

—Grand empereur, venge-moi! hurla-t-il, en s'affaissant, évanoui.