Elle tâta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fraîcheur lisse des dalles d'albâtre et de la soyeuse étoffe qui traînait à terre.
—Que s'est-il passé? dit-elle. L'empereur était sur son trône de bronze. Calme, il rêvait. Moi, je l'ai frappé d'un sabre aigu. J'avais du sang dans les yeux; j'avais peine à voir clair. Le Fils du Ciel s'est levé avec un effroyable fracas d'orage; j'ai pensé que le tonnerre venait défendre l'empereur. Mais ensuite je ne me souviens pas. Pourquoi ne m'a-t-on pas enchaînée? Pourquoi ne m'a-t-on pas tuée? Ah! s'écria-t-elle en se levant brusquement, j'ai entendu le mandarin demander grâce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que j'avertisse Ta-Kiang. Il faut qu'il fuie.
Elle fit quelques pas, les bras étendus.
—Hélas! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu?
Tout à coup elle poussa un cri étouffé, se rejeta en arrière, puis demeura immobile; les rapides battements de son sang faisaient à ses oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu'avait-elle donc vu? Sur le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans éclairer. Et Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d'épouvante.
—Me voilà redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J'ai peur, je n'ai plus mon cœur de jeune garçon, je suis une femme qui tremble pour sa vie inutile, et j'oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prévenir du péril, je reste ici sans souffle. Peut-être dans ce moment des soldats se dirigent vers sa retraite; ils vont l'arrêter, le tuer. Oh! quand je devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.
Yo-Men-Li se précipita sur la chose luisante et y posa les mains; elle faillit s'évanouir en sentant des écailles humides et froides; cependant elle ne retira pas ses doigts.
—Si c'est un monstre venu de l'empire des Ye-Tioums, qu'il me dévore tout de suite, pensa-t-elle.
Mais soudain elle s'écria:
—C'est le poisson coupable, le complice de mon crime!