Quelques instants après, le front baigné d'eau parfumée, le corps enveloppé de fourrures et enfoncé dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit ses yeux encore voilés de larmes et les promena lentement autour d'elle.

Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu'éclairaient quatre lampes de porphyre posées sur des trépieds de bronze. Les murs, jusqu'à la moitié de leur hauteur, étaient revêtus d'une épaisse couche de laque noire où mille réseaux d'or formaient des cadres irréguliers, et, dans ces cadres, des tortues à la carapace couleur d'azur traînaient de longues queues en fils d'argent, des grues aux pieds grêles poursuivaient des mouches d'émeraude, des oisillons aux ailes écartâtes serraient dans leurs griffes d'or des branches transversales. Et des jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaçaient devant des tigres furibonds. La partie supérieure des murailles était voilée d'un satin pur où des broderies éclataient. Au plafond s'entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dorées. Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux en cuivre jaune; debout sur leurs pattes de devant, la tête entre les pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hérissée en un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrière une large étagère où bruissaient lumineusement de grandes coupes d'or pleines de pierreries. Entre des portes fermées de lourdes draperies, d'immenses vases de porcelaine renflaient leurs flancs polis; enfin, au milieu de la chambre, une table de laque rouge déroulait ses formes rares. Elle semblait une ceinture de brocart écarlate qui, laissant à terre un de ses bouts ployé, se lèverait comme un serpent, puis, formant un angle brusque, s'étendrait horizontalement pour redescendre bientôt, et enfin remonter en deux degrés d'escalier dont le dernier, restant suspendu, se terminerait par l'enroulement de l'autre bout de la ceinture. Sur le plus haut degré était posé un vase où trempaient de larges pivoines, sur l'autre un plat chargé de fruits mûrs; la tablette horizontale portait une pierre à broyer, un bâton d'encre, les Quatre Livres et un porte-pinceau taillé dans une pierre fine.

Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu'elle voyait. L'atmosphère doucement tiède de la chambre l'engourdissait. Elle était couchée sur le banc d'honneur; près d'elle une grande cigogne d'argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre dépoli. La jeune fille, toujours effrayée, considérait ce grand oiseau.

—Es-tu bien ou mal, pauvre petite? dit une voix à ses pieds. Tu étais si froide tout à l'heure que je t'ai crue morte pour toujours.

Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tête vers un jeune homme accroupi non loin d'elle et qui lui souriait.

—Qui es-tu? dit-elle, tremblante.

—Est-ce que je te fais peur? dit le jeune homme d'une voix douce. Je suis le prince Ling, quatrième fils du grand Kang-Si, et je n'ai pas le cœur cruel.

—Le fils de Kang-Si! s'écria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses yeux.

—Tu ne veux pas me voir? dit le prince en se dressant. Kang-Si est un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de Kang-Si?

La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le prince Ling paraissait n'avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage à l'ovale pur était olivâtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de passion, étincelaient fièrement. Sa bouche ressemblait aux pêches d'automne. Il portait une robe de satin jaune brodée d'or, et le Dragon Impérial ouvrait ses ailes sur sa poitrine.