Le prince Ling suivit Yo-Men-Li des yeux aussi longtemps qu'il put la voir. Lorsqu'elle eut disparu avec l'eunuque il rentra lentement, rêveur.

—J'étais un guerrier dans une plaine brûlante, écrasé sous le poids de son armure en corne noire; mais soudain un serviteur inconnu m'enlève ma lourde cuirasse, un vent parfumé souffle de l'est, et je pense qu'à l'été lourd succède le tiède printemps.

Il remonta les escaliers des terrasses. Le regard levé vers la lune, il souriait et murmurait:

—Yo-Men-Li! Yo-Men-Li!

Revenu dans sa chambre, où brûlaient les quatre lampes odorantes, il jeta les yeux sur le poëme qu'il composait avant l'arrivée de la jeune tille.

—Ah! ah! Voilà ce que j'écrivais avant de l'avoir vue. Il n'y a pas une heure que je la connais, et pourtant je n'écrirai plus jamais rien de semblable; je ne saurais même pas finir le vers commencé. Celui qui me verra désormais ne reconnaîtra pas le prince Ling; comme le voyageur qui trouve au retour son champ inondé par le fleuve se dit: «Ce lac brillant sous le ciel peut-il bien être la plaine féconde où se dressaient autrefois les grands épis?» Ainsi mes amis s'étonneront devant moi.

Le prince froissa le papier où s'alignaient ses vers anciens.

—Aux Ye-Tioums l'étude, la morale et les sages maximes! Grands philosophes que je vénérais, je vous quitte; vous n'êtes plus mes conseillers ni mes maîtres; mon cœur ne peut contenir désormais que la joie ou le désespoir.

Le prince trempa un pinceau dans l'encrier et écrivit sur une page blanche: