—Je suis très honoré que Votre Grandeur ail daigné me recevoir, dit le bûcheron; mais je regretterais que les bavardages, floconnant comme le duvet du cotonnier, d'un pauvre homme tel que moi, vous fassent manquer la brise favorable qui pousserait votre navire.

Pé-Ya répondit en riant:

—Je regrette surtout que tu ne connaisses pas le kin à fond: si tu pouvais me donner la preuve que tu le connais, quand même je devrais perdre mes hautes fonctions, je n'hésiterais pas à retarder mon voyage.

—Puisqu'il en est ainsi, moi, pauvre homme, j'ose commencer cette explication, au-dessus de mes forces:

«Le kin a été inventé par l'empereur Fo-Shi. Il avait vu l'âme des cinq planètes s'abattre, en volant, sur l'arbre Ou-Tong. Le Phénix, qui est le roi des oiseaux, qui ne mange que les fruits des bambous et ne boit qu'aux sources les plus pures, perche seulement dans cet arbre.

«Fo-Shi jugea que le Ou-Tong, qui semble avoir absorbé l'âme de la nature, est le plus précieux des arbres, et qu'il pouvait servir à former un excellent instrument de musique.

«Il ordonna de couper l'arbre qui était haut de trente tsiens et trois tseus, chiffre correspondant au nombre des trente-trois cieux. Après qu'il fut abattu, il le fit couper en trois morceaux, figurant les trois principes élémentaires: le ciel, la terre et l'homme. Il frappa alors la plus haute de ces trois parties, et trouva le son qu'il rendait trop clair et le bois trop léger; il repoussa ce fragment; il frappa la partie inférieure qui rendit un son trouble et sombre parce qu'elle était trop lourde. La partie du milieu donna un son ni trop clair ni trop sombre, le bois n'était ni trop lourd ni trop léger.

«Fo-Shi trempa le fragment dans une eau courante, et le laissa pendant 72 jours, qui répondaient aux 72 divisions de l'année; puis il le retira et le fit sécher à l'ombre.

«L'astrologue ayant indiqué un jour où les pronostics étaient favorables, Fo-Shi confia le bois à Liou-Tse-Ki, menuisier délicat, afin qu'il taillât dans l'Ou-Tong un instrument de musique qui serait nommé Yao-Kin, parce qu'il servirait d'abord à exécuter la musique nommée Yao-Tchy. Sa longueur était de trois tsiens, six tseus et un pen, nombre correspondant aux degrés du ciel. Il était arrondi à sa partie supérieure pour représenter la voûte céleste; la partie inférieure était plane comme la terre. Ses cinq cordes correspondaient aux cinq planètes et aux cinq éléments. La Demeure du dragon (le chevalet sur lequel s'appuient les cordes) était à huit pouces de l'extrémité inférieure de l'instrument pour représenter les huit aires du vent, et le Nid du phénix (point où s'attachent les cordes) à quatre pouces de l'extrémité supérieure pour répondre aux quatre saisons.

«L'épaisseur du kin est de deux tseus, nombre symbolisant le ciel et la terre. La tête de l'instrument, c'est: le Jeune homme d'or; la taille, c'est: la Jeune fille de Jade; le dos, c'est: l'Immortel. Il y a le Lac du Dragon, et l'Étang du Phénix. Les chevilles où s'attachent les cordes sont de Jade, les chevalets qui les soutiennent sont d'or. On compte douze chevalets, qui correspondent aux douze lunes de l'année, et un treizième qui figure la lune intercalaire.