—Relève-toi, Lée-Line, dit le roi, relève-toi pour me servir.... Je te nomme chef suprême de l'armée: le premier du royaume après Tige-d'Or qui est comme moi-même. Tu n'étais pas aux jours de faste et de gloire; muré dans la douleur, telle la larve qu'enferme le cocon étouffant, tu n'as rien vu, rien su de la vie. Tu reviens quand le ciel s'obscurcit, hélas!... Puisse ton courage soutenir le mien! Écoute: après trois ans d'humiliation muette, la Chine formidable se relève contre nous. Des guerres civiles absorbaient les forces de l'ennemi: mais les révoltés, les terribles Sourcils-Rouges ont été vaincus, l'empereur Kouan-You-Ti a tourné alors ses regards vers le Sud, et il a ordonné de reconquérir le beau pays des Giao-Gi qui fut si longtemps son vassal. A l'automne dernier la guerre s'est rallumée, guerre d'escarmouches, d'embuscade, de ruses et de fatigues sans fin. Je n'ai pas faibli; l'automne et l'hiver ont passé, les Chinois n'ont rien gagné sur nous. Mais le sang de l'Annam s'épuise et le leur est intarissable; nous sommes comme un lac en face de l'Océan. De funestes présages ont marqué le commencement du printemps: le soc de la charrue s'est brisé, tandis que, selon le rite, je creusais un sillon pour les premières semailles; une sécheresse dévorante brûle les moissons et prépare la disette. Hélas! les Dieux distraits ne me soutiennent plus, l'angoisse serre mon cœur, mes bras se brisent sous un poids trop lourd....
—Je serai ton rempart et ta force, s'écria Lée-Line, je le veux, et tu as bien prouvé, toi, que la volonté peut tout.
La mince fanfare sonna une alarme et les rideaux de la tente brusquement écartés, trois mandarins en armes parurent. C'étaient les ministres les plus fidèles, les plus braves: Koo-hoang, Nhat-ham et Hop-pho.
Fleur-Royale se leva fière et calme, le front intrépide:
—Parlez!
—Les Chinois ont franchi la frontière d'Annam.
—Ils couvrent les montagnes de Langson, emplissent les vallées.
—Lu-Lan, un de leurs chefs les plus vaillants, marche à leur tête.
—Les Dieux marchent avec nous, dit le roi, et comme toujours ils nous conduiront à la victoire. Fais ton devoir, Lée-Line, préparez-vous tous pour une grande bataille. Demain, dès l'aube, nous livrerons un combat décisif. Laissez-moi maintenant seule avec ma sœur; nous passerons la nuit en prières.