Le jeune homme s'éloigna d'un pas rapide et gagna le cimetière. Il y arriva bien avant la jeune fille et s'assit sur une tombe, au pied d'un cavalier de pierre.
De toutes parts, sur les tombes, on voyait des cavaliers semblables à celui auprès duquel Li-Tso-Pé s'était arrêté. Les quatre pieds des chevaux étaient fixés en terre et disparaissaient à demi sous les hautes herbes. Les guerriers étaient représentés en habits de combat, brandissant leurs lances. On voyait aussi de grandes avenues bordées de dromadaires, d'éléphants ou de lions de pierre se faisant vis-à-vis. Toutes ces statues se détachaient en noir sur le ciel rose et bleu pâle, et de grandes ombres obliques s'étendaient sur le sol.
Bientôt une forme svelte et gracieuse se glissa à travers la forêt formée par les jambes, massives ou grêles, des animaux de pierre; elle atteignit la tombe près de laquelle s'était assis Li-Tso-Pé et s'assit à côté de lui.
—Me voici, dit-elle; l'angoisse serre mon cœur, car j'ai vu que ton visage est triste.
—Écoute, Lon-Foo, dit-il, mon beau-père veut me marier avec la fille d'un grand magistrat.
—Est-ce possible? s'écria Lon-Foo, ignore-t-il donc que ton père et le mien ont décidé que nous nous marierions ensemble? Ta mère a-t-elle oublié son premier époux au point de ne plus se souvenir de cette solennelle promesse?
—Depuis qu'elle s'est remariée, ma mère est soumise à son nouveau maître; elle a essayé cependant de plaider notre cause, mais mon beau-père ne veut rien entendre.
—Peut-il nous contraindre à commettre un crime contre la piété filiale? Plutôt que de désobéir à mon père mort, je me tuerais à l'instant sur sa tombe.
—Certes, mieux vaut mourir que de manquer à ses devoirs; mais rien n'est encore désespéré. Écoute, j'ai conçu un projet: je vais m'enfuir ce soir même de ce pays; je resterai éloigné, sans donner de mes nouvelles, jusqu'au jour où celle qu'on me destine sera à un autre époux.
Lon-Foo ne répondit rien, mais se mit à pleurer.