Lon-Foo traversa avec assurance la place de Li-cou-li et s'enfonça dans une rue. Il faisait une nuit profonde; le ciel était couvert; aucune lumière ne brillait à aucune fenêtre. La jeune fille ne savait où elle allait; elle marchait rapidement, tâtant le mur de la main, trébuchant quelquefois, mais ne s'arrêtant jamais; elle s'engagea bientôt dans un enchevêtrement de ruelles étroites qui ne dormaient pas encore; on entendait des bruits de voix, des rires; des filets de lumière filtraient sous les portes, les papiers huilés des fenêtres s'éclairaient vaguement. Lon-Foo, un peu effrayée, avançait avec hésitation. Cependant, elle se hasarda à regarder par une fissure à l'intérieur d'une de ces maisons sourdement bruyantes: elle aperçut des hommes ivres attablés. La jeune fille fit un bond en arrière, et s'enfuit plus vite. Tout à coup, au tournant d'une rue, elle vit briller les lanternes d'une ronde de police.

—Hélas! s'écria-t-elle, prise par ces soldats que deviendrai-je, et comment expliquer ma présence dehors après la deuxième veille sonnée?

Elle s'était adossée à une maisonnette obscure et crut entendre à l'intérieur une voix nasillarde qui semblait compter de l'argent. Lon-Foo heurta résolument à la porte, préférant tomber parmi une bande de voleurs qu'entre les mains des hommes de la police qui l'eussent ramenée chez elle.

On ouvrit: la jeune fille entra précipitamment et referma la porte.

—Que viens-tu faire? s'écria une vieille femme assise sur un monceau de loques et de débris informes; les femmes de mauvaise vie n'entrent pas chez nous. Je te disais bien de ne pas ouvrir, continua-t-elle en s'adressant à un homme âgé dont la figure hâlée et ratatinée ressemblait à une vieille pomme cuite et qui regardait Lon-Foo d'un air ahuri.

—J'ouvre quand on heurte, dit-il.

—Rassurez-vous, dit Lon-Foo, je suis de bonne famille; j'ai quitté la maison paternelle pour fuir les mauvais traitements d'une belle-mère. Si j'ai frappé à votre porte, c'était pour éviter la ronde de police.

—Eh bien, attends qu'elle soit passée, dit la vieille avec l'indifférence de quelqu'un trop chargé de soucis pour prendre intérêt aux malheurs des autres.

—Attends qu'elle soit passée, répéta le vieillard. Puis tous deux se remirent à compter des pièces de cuivre, qu'ils remuaient à terre du bout des ongles, et ils ne firent plus la moindre attention à Lon-Foo.

La jeune fille regarda autour d'elle. Une lanterne ronde, en papier, aux trois quarts déchirée, posée à terre entre les deux vieillards, éclairait bizarrement la seule pièce dont se composait l'habitation. La terre formait le plancher, les tuiles de la toiture servaient de plafond. Il n'y avait pas de meubles, mais d'étranges monceaux de chiffons et de débris de toute sorte semblant servir de sièges et de tables; sur l'un d'eux étaient posés quelques bols de porcelaine ébréchés. En levant les yeux vers la muraille, Lon-Foo ne put retenir un cri d'effroi, car elle crut voir une rangée de pendus que la lueur de la lanterne faisait trembloter et sautiller. Elle voyait distinctement les pieds de quelques-uns chaussés de vieilles bottes de satin râpé, d'autres avaient la tête couverte de chapeaux rabattus jusqu'au menton. En regardant mieux, la jeune fille s'aperçut qu'il n'y avait pas de jambes dans ces bottes, ni de tètes sous ces chapeaux, et que les pendus étaient tout simplement de vieux costumes fanés, déteints et rapiécés, mais très soigneusement disposés le long de la muraille. Lon-Foo sourit de sa surprise. Une enseigne dédorée, qu'on accrochait pendant le jour à la porte de la maison, lui apprit d'ailleurs que ses hôtes étaient marchands de vieux habits; elle reporta les yeux sur les habitants de cette misérable demeure. Ils remuaient toujours les pièces de cuivre.