—L'empereur! s'écria la grand'mère en s'affaissant sur une chaise.

—Oui, le Fils-du-Ciel lui-même! dit le mandarin; il a vu Lon-Foo revenant du cimetière et lui fait savoir qu'il veut la prendre pour femme, et que demain un cortège magnifique viendra la chercher pour la conduire en grande pompe au palais impérial. J'espère, ajouta le haut fonctionnaire, que lorsqu'elle sera l'épouse favorite de notre maître, la belle Lon-Foo n'oubliera pas le messager qui lui a porté le premier la bonne nouvelle.

Et, après de nouvelles salutations, le mandarin s'éloigna sans que Lon-Foo, atterrée, eût prononcé une parole.

L'ahurissement joyeux de la grand'mère était si profond qu'elle ne remarqua pas la tristesse et l'épouvante de Lon-Foo. Elle envoya quérir toutes ses connaissances pour leur apprendre la merveilleuse nouvelle, et bientôt la maison fut pleine de monde. Lon-Foo se laissa complimenter sans paraître apercevoir ceux qui s'empressaient autour d'elle; elle ne parlait pas et ne regardait pas. On crut que sa nouvelle position la rendait déjà fière et méprisante.

Lorsque, la nuit venue, Lon-Foo se fut retirée dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise et demeura longtemps immobile, le regard fixé sur le plancher. Tout à coup, elle se leva et sortit de la stupeur qui l'engourdissait.

—C'est à l'instant même qu'il faut agir, dit-elle. Je suis libre encore; demain, dans ce palais, je serai prisonnière.

Elle entr'ouvrit la porte de la chambre dans laquelle couchait la grand'mère et écouta. Elle entendit une respiration forte et régulière: l'aïeule dormait. Elle s'avança sur le palier et écouta encore. Un silence profond régnait dans la maison. Les domestiques dormaient aussi, lors Lon-Foo rentra dans sa chambre, ouvrit quelques coffrets, prit ses économies de jeune fille, une toute petite somme, puis un paquet de fleurs fanées et de lettres, et jeta sur ses épaules une robe de couleur sombre. Elle éteignit la lumière et descendit l'escalier avec précaution. La porte de la maison était fermée intérieurement par une barre de fer que la jeune fille ne put déplacer; mais elle ouvrit une fenêtre et sauta dans le jardin. La palissade de bambou ne fermait qu'au loquet. Lon-Foo ouvrit et referma la porte; puis, à demi cachée par un des dragons recouverts d'émail bleu foncé qui flanquaient l'entrée, elle regarda une dernière fois la petite maison et le jardin.

—Ah! mon cher Li-Tso-Pé, dit-elle en versant des larmes, je ne reverrai peut-être jamais ce coin de terre où j'ai été si heureuse, mais c'est le ciel qui nous a protégés en ordonnant ton départ! Quels dangers s'amasseraient aujourd'hui sur la tête du rival de l'empereur!


III