Sur l'eau, mille embarcations couraient légèrement, s'évitant l'une l'autre avec adresse et rapidité; de grands bateaux chargés de légumes et de poissons, ou portant des bestiaux qui mugissent d'inquiétude, attendaient que de longs—radeaux qui flottaient lentement, appesantis par des cargaisons de bambous, leur laissassent le passage libre. La coque haute et bombée, comme la poitrine des cigognes, la voile ouverte et tendue comme l'aile des hannetons, des jonques guerrières, à l'ancre, se tenaient immobiles, et leurs pavillons bariolés ondulaient au vent; il y avait aussi des bâtiments marchands qui viennent du nord, et qui sont peints de blanc, de noir et de rouge; ils portent à l'avant une tête de poisson sculptée, aux énormes yeux stupéfaits, que surmontent, en guise de sourcils, deux longues cornes menaçantes, et leur voile en natte, largement déployée, ressemble à un immense éventail.
Sang-Yong s'arrêta, considérant en silence cette agitation, et songeant au bel effet qu'il produirait sur la foule s'il apparaissait tout à coup dans sa magnifique robe; mais quelques soldats de police, qui se promenaient lentement leur pique à la main, lui remirent en mémoire les terribles coups de bâton.
Après avoir cherché un instant du regard, il fit signe à un batelier qui se hûla de rapprocher sa barque du rivage:
—Traverse le fleuve en le remontant un peu, dit le libraire, quand il se fut commodément installé sous le pavillon de natte.
Pour éviter la foule des navires marchands, la barque passa par la ville flottante des Bateaux-des-Fleurs, qui forment des rues, des places, des carrefours pleins de reflets toujours frissonnants. Sang-Yong soupira en regardant les treillis verts des maisons de bambous, les banderolles joyeuses, les lanternes pendantes, les ornements de papier doré et de plumes de paon, et surtout les petites terrasses où il avait fumé si souvent de longues pipes d'opium: «Qu'il serait doux de s'asseoir là, vêtu de jaune, au milieu d'un cercle méprisable de marchands!» se disait-il.
Après avoir dépassé les Bateaux-des-Fleurs, la barque toucha terre de l'autre côté de la rivière. Sang-Yong s'enfonça dans la campagne: il longea la longue pagode Haï-Tsioun-Tsée, les palissades de laque rouge des élégantes habitations d'été enfouies sous des touffes de fleurs, et atteignit enfin un petit bois de jeunes cèdres où il s'arrêta pour goûter la fraîcheur douce de l'air. Il était seul, invisible. Il songea que la lumière du jour ne l'avait jamais admiré vêtu de son costume superbe; violemment, il rejeta sa robe noire et apparut magnifique. Le soleil dardait ses rayons à travers les branches, pour mieux le voir; les oiseaux chantaient sa gloire; les cèdres frémissaient, stupéfaits.
Tout à coup, deux petits rires, clairs et joyeux, éclatèrent à quelques pas de Sang-Yong; toute la personne du libraire vêtu de jaune prit une expression d'épouvante si parfaitement comique, que les jeunes rires, s'il en avait été le sujet, eussent doublé de rapidité, comme une cascade dont la pente augmente. Cependant, il s'aperçut bientôt qu'on ne s'occupait pas de lui; les voix riaient, parlaient, puis riaient encore.
Tranquillisé, il s'approcha de l'endroit d'où s'envolait le bruit, car il aurait affirmé que ce rire sortait de jolies bouches. Il se trouva soudain devant une palissade de bambous peints, que les cèdres lui avaient d'abord cachée, et au delà de laquelle fleurissait un jardin d'une élégance merveilleuse.
Ces allées, irrégulières et entortillées comme des lianes, étaient pavées de pierres lisses, différentes de contours et de couleurs, qui formaient des dessins agréables. Des lions de porcelaine étaient assis, la gueule ouverte, à l'entrée de petits ponts de marbre qui franchissaient des lacs artificiels.
Au milieu de rochers factices, aux aspects bizarres et invraisemblables, de minces cascades glissaient sur la mousse et de tous côtés s'écoulaient vers le lac. Dans des vases imitant des dragons, des éléphants et des monstres fantastiques, les fleurs-de-lune et les marguerites jaunes s'épanouissaient, précieusement soignées; tandis que la large pivoine, justement appelée l'impératrice des fleurs, éclatait dans les parterres, éblouissant les yeux. Les arbres étaient rares et bien taillés; il y avait des dragonniers sanglants et des cédratiers pales, et aussi quelques orangers parfumés qui commençaient à fleurir; le vent faisait tomber dans les lacs des pétales de roses et agitait doucement le panache léger des bambous noirs.