Le soir même, à la lueur de quinze lanternes, quatre ou cinq glaces bien fourbies lui montrèrent l'image éclatante de la robe de satin jaune où le Dragon à cinq griffes apparaissait brodé en rouge sur la poitrine; et la petite personne rondelette du libraire, avec sa face à triple menton, vermillonnée par la bonne chère et l'abus de vin de riz, faisait un divertissant contraste à ce pompeux habillement.

Sang-Yong, extasié, rayonnant, marchait dans sa chambre avec dignité; il faisait frissonner et grincer son costume, qui, saisissant dans ses plis lisses les mille lueurs des lanternes, les réverbérait en rayons jaunes; il disait:

—Je suis très bien, je suis un mandarin.

Il regardait sa propre image dans les quatre ou cinq miroirs, et ajoutait gravement:

—Voici d'autres mandarins, non moins beaux que moi-même, qui viennent me visiter; faisons-leur accueil selon les rites consacrés.

Alors se dirigeant tour à tour vers chaque miroir, il joignait les mains et les élevait devant sa poitrine, selon la règle du salut appelé le Kong-Tchao; puis, accomplissant le deuxième salut qu'on nomme le Tso-I, il s'inclinait profondément, les mains jointes; puis, il pliait les genoux sans les poser à terre, comme le Tsa-Sien l'ordonne, et enfin s'agenouillait, obéissant à la coutume du Tsien.

Mais, pensait-il, ces modes de révérences ne sont peut-être pas assez respectueux pour d'aussi respectables personnages; acquittons-nous du Ko-Tao, qui exige que l'on frappe une fois la terre de son front après s'être agenouillé; du San-Kao, qui demande que l'on mette trois fois de suite ses cheveux dans la poussière du parquet, et n'oublions pas le Sou-Kao, qui n'est autre chose que le San-Kao répété deux fois.

Et l'honnête libraire, agenouillé devant les miroirs, saluait en effet ses hôtes imaginaires. Il ne se coucha point avant d'avoir entendu passer la quatrième ronde des veilleurs de nuit, qui entrechoquent bruyamment des petites planchettes de bois, et quand, vaincu par le sommeil, il se jeta sur son lit, sans quitter d'ailleurs sa belle robe, il eut un rêve où il se vit reçu par l'empereur, dans la plus magnifique salle du palais de Pékin, et accomplissant, devant le Fils-du-Ciel, à peine plus brillant que lui-même, la plus solennelle des salutations: le San-Koui-Kiou-To!

Durant trois lunes, Sang-Yong ne se sépara point de son brillant costume; quand les affaires de son négoce l'obligeaient à paraître dans sa boutique, ou quand les promenades nécessaires pour conserver sa santé et pour entretenir son appétit, enfin revenu, le conduisaient dans les rues de la ville, il jetait sur ses épaules une seconde robe, noire ou grise; mais sous ce vêtement méprisé il portait sa robe jaune, dont il entendait en marchant frémir les plis somptueux, et qu'il tâtait souvent avec délices.

Un matin de printemps, il sortit avant la dixième heure, car le ciel, admirablement pur, invitait à de longues promenades. Il traversa la vieille ville tartare, où il demeurait, et, après avoir franchi la porte du Sud, entra dans la ville chinoise, qu'un long mur transversal sépare de la cité ancienne interdite aux barbares. Il atteignit rapidement l'enceinte de Canton et se dirigea vers la Rivière-des-Perles. Malgré l'heure peu avancée, la rive septentrionale du fleuve était encombrée et bruyante; la foule s'y démenait, achetant et vendant.