—Crois-tu d'ailleurs, ajouta celui-ci en criant plus fort, que si je n'étais pas arrêté par la crainte du châtiment, je ne le serais pas par le respect que je dois au Fils-du-Ciel et au mandarin Tchin-Tchan?
Mais, tout à coup, baissant la voix:
—Reviens ce soir à cette place même, dit-il, dès que la cloche aura sonné l'ordre d'éteindre. Je te conduirai chez moi et tu auras une robe jaune, fraîche et resplendissante comme les robes de l'Empereur.
Sang-Yong fit un signe de tête et s'éloigna tout joyeux.
—Enfin! murmura-t-il en cachant ses mains dans ses manches, ce que j'ai tant désiré va s'accomplir bientôt!
Il passa le reste de la journée à acheter de grands miroirs d'acier poli et à les faire transporter dans sa maison.
Sang-Yong avait été favorisé par Sho-Shé-l'Étoile-Immortelle-génie pour lequel il avait une dévotion particulière; son commerce de librairie avait réussi au delà de ses espérances; il était doué d'un caractère joyeux, d'une bonne santé et d'un appétit considérable qu'il satisfaisait journellement par les mets les plus délicats.
Cependant il n'était pas heureux. Une idée singulière s'était un jour emparée de son esprit et ne l'avait plus quitté. Il s'était avoué qu'avec toute sa fortune et tout son appétit il resterait toujours un marchand vulgaire, que son manque d'éducation l'empêcherait d'arriver à aucun grade élevé, et il aurait donné tout son appétit et toute sa fortune pour être Mandarin.
Il garda cette pensée pendant un an, mangeant moins, riant moins, le front voilé d'un souci constant; puis il raisonna son idée froidement, et se demanda ce qu'avaient de plus que lui les Mandarins qu'il enviait. Cette réponse saugrenue se présenta à son esprit: « Ils portent une robe jaune! Toi, si tu portais une robe jaune, tu recevrais, selon la loi, cent coups de bambou sur les épaules.» Il ne trouva pas d'autre motif à son ambition, et dès lors, un fatal désir se glissa dans son cœur. «Il me faut une robe jaune, répétait-il, nuit et jour. Je m'enfermerai dans ma chambre que j'aurai fait garnir de glaces limpides, j'allumerai un grand nombre de lanternes, je revêtirai chaque soir ma robe jaune; et je me regarderai dans les miroirs, et je ne recevrai pas de coups de bâton.» Souvent aussi, il se disait: «Je suis fou! que m'importe une robe jaune?» Néanmoins, il en cherchait une avec un acharnement sans trêve.
Quand la huitième heure eut sonné, il se trouva, tout ému, à la place que lui avait indiquée le marchand de costumes. Celui-ci, qui attendait le libraire, se mit à marcher silencieusement, et Sang-Yong le suivit. Ils passèrent par des rues étroites, boueuses, et pénétrèrent enfin dans une petite boutique sale et laide. La robe jaune était belle, presque neuve; le marchand en demanda deux onces d'or, qui lui furent données sans objections, et Sang-Yong rentra chez lui fort satisfait.