Ce double malheur menaçait évidemment le riche et honorable libraire Sang-Yong, héros de cette histoire.
Ce jeune homme de trente ans et sept lunes, d'une tenue irréprochable et d'une figure si aimable qu'on ne pouvait la considérer un instant sans être pris d'un rire immodéré, absolument contraire aux convenances, ce jeune homme semblait la proie d'une idée fixe; vif et prompt, malgré son embonpoint déjà respectable, il se démenait de toutes ses forces, trouant la foule des coudes, des poings, du front vers les étalages de costumes où se vendait la défroque des grands personnages: il jetait un regard avide parmi les laines et les soies de toutes couleurs, puis, comme découragé, s'éloignait en soupirant.
Au moment où il allait atteindre la dernière et la plus somptueuse boutique d'habillements, deux hommes à cheval se montrèrent tout à coup au coin de la rue des Tam-Tam, repoussant la foule à coups de bâton, et criant à tue-tête: Là! là! là! C'étaient les avants-coureurs d'un cortège magnifique, qui devait traverser dans sa largeur, la rue des Marchands-de-Lanternes; l'illustre mandarin Tchin-Tchan, gouverneur de Canton, allait faire sa visite de commencement d'année au vice-roi Koua-Pio-Kouen. Dès que la foule fut suffisamment écartée et comme coupée en deux tronçons, de nombreux domestiques, portant des petits cochons rôtis au bout de grandes piques de bois, s'avancèrent rapidement et traversèrent la rue, ensuite parut une chaise à porteurs, magnifiquement dorée et ouverte de toutes parts, où le gouverneur Tchin-Tchan était assis, vêtu de jaune, immobile, imposant; derrière lui marchaient les porteurs de lanternes, de bannières, de parasols; le cortège entra dans la rue des Pharmaciens, et la foule se referma.
Sang-Yong avait regardé l'illustre mandarin avec un enthousiasme étrange; quelqu'un l'avait entendu se dire tout bas, à lui-même:
—Non! le Fils-du-Cid n'en a pas de plus belle! Quand le cortège eut disparu, le libraire continua de se diriger vers la dernière boutique de costumes; il parvint à s'en approcher, après avoir tourné deux ou trois fois sur lui-même. Il commença d'en inspecter l'étalage, d'un air qui s'efforçait de paraître indifférent; mais cette ruse ne trompa point le marchand.
—Quelle est la chose que tu cherches parmi mes merveilles, dit-il, et que tu parais ne pas trouver? Il faut croire que la chance ne conduit pas ton œil sur l'objet que tu désires.
Sang-Yong regarda rapidement autour de lui comme pour s'assurer que personne de l'épiait.
—As-tu une robe jaune? dit-il très vite et très bas. Le marchand leva les bras au ciel:
—Une robe jaune! s'écria-t-il d'une voix épouvantée; qu'oses-tu demander? L'empereur lui seul, et ceux qui le représentent dans les diverses capitales de la Patrie du Milieu, ont le privilège de porter des robes de cette couleur. Sais-tu à combien de coups de bambou s'exposerait ton dos en portant le plus petit morceau d'étoffe jaune, et de quelle peine je serai passible moi-même si je consentais à t'en vendre?
Sang-Yong, très effrayé, s'efforçait en vain d'imposer silence au marchand.