Le libraire était ivre de joie. Malgré la robe noire qu'il dut remettre, il se croyait un mandarin véritable; sa conviction fut à peine ébranlée, lorsque de retour dans la ville, il vit briller la grande enseigne de sa maison, où on pouvait lire, en caractères d'or:

«Quand les personnes honorables veulent acheter des livres, elles doivent regarder l'enseigne de cette boutique; les marchandises y sont vendues à des prix vrais, on ne trompe ni les enfants, ni les vieillards, dans la boutique de Sang-Yong, qui vend des livres de toute espèce.»

Sang-Yong ferma les yeux pour ne pas être distrait de son rêve; il franchit à talons le seuil de sa maison, encombré de volumes, et courut s'enfermer dans sa chambre, entre les quatre miroirs complaisants. Là, tout le jour, il pensa à la belle Princesse-Blanche, et quand la nuit vint, il rêva qu'il épousait la fille de l'illustre Tchin-Tchan, après avoir été lui-même nommé gouverneur de Canton.

Le lendemain, avant la dixième heure, portant sous sa robe noire son magnifique habillement jaune, faisant triomphalement sonner ses semelles sur les dalles, il partit pour le petit bois de cèdres, et sa joie était extrême. Mais Sho-Shé, l'Etoile-Immortelle, oubliait ce jour-là le libraire Sang-Yong.

Pour éviter les encombrements de la rue des Marchands-de-Lanternes, il avait pris parla rue des Chaudronniers; un pli de sa robe accrocha un chaudron de fer qui pendait à la porte d'un marchand; le chaudron roula dans la rue avec un bruit assourdissant, entraînant à sa suite une grande quantité d'ustensiles sonores. Le marchand parut sur sa porte en criant: Au voleur! Derrière le marchand sortit un petit chien jaune clair, au nez pointu, aux oreilles droites, à la queue frisée et retroussée, qui lança un jappement aigu. Sang-Yong, effrayé déjà parle bruit des chaudrons, ne put s'empêcher, au cri du chien, de faire un mouvement en avant. Sans savoir pourquoi, il se mit à courir; le chien jaune clair courut après lui, avec des aboiements multipliés et furieux. Le marchand suivait le chien; alors tous les marchands et tous les chiens de la rue parurent sur les portes, ceux-ci criant aux oreilles de Sang-Yong, ceux-là hurlant à ses jambes; et bientôt le malheureux libraire eut à ses trousses un long cortège criard de bêtes et de gens. Hébété, étourdi, il courait toujours; des soldats de police, brandissant leurs piques, s'étaient mis eux-mêmes à sa poursuite sans connaître le motif de cette course effrénée, et Sang-Yong crut devenir fou.

Tout à coup, les clameurs qui retentissaient derrière lui changèrent de nature; on ne criait plus, on riait.

—Voyez, voyez, disait-on, il a une robe jaune!

L'infortuné sentit ses cheveux se hérisser, et sa natte frissonner derrière sa tête. En voulant le mordre aux jambes, les affreux chiens avaient saisi dans leurs petites gueules bleues la première robe du fuyard; ils l'avaient déchiquetée, arrachée, dépiécée, en secouant violemment leurs têtes dans tous les sens, et Sang-Yong était apparu dans sa splendeur, hélas!

C'est alors qu'il comprit la nécessité de fuir: il se lança en avant avec épouvante, les bras étendus, la bouche ouverte, et il ne se serait jamais arrêté. Mais la Rivière-des-Perles lui barra tout à coup le chemin; aboyante et hurlante, la foule l'entoura; les soldats de police arrivèrent à leur tour en criant:

—Ne laissez pas échapper cet homme vêtu de jaune, qui outrage le Fils-du-Ciel dans la personne de l'illustre gouverneur Tchin-Tchan!