Le grand bruit terrible avait cessé, mais il reprit dès que le personnage se tut; Le cortège, se retournant, me précéda et on se remit en marche. Je vis alors que c'étaient des hommes qui faisaient tout ce tapage; ils secouaient différents objets, tapaient dessus, soufflaient dedans et paraissaient se donner beaucoup de peine. Ce qu'ils faisaient c'était de la musique; je m'y habituai par la suite, et même elle me devint très agréable. Pour l'instant, je n'avais plus peur et tout ce que je voyais m'amusait extrêmement.

Dans la ville, la foule était plus épaisse encore et la joie plus bruyante; on avait étendu des tapis sur la route que je suivais, les maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs, des fenêtres on jettait des fioles de parfum que mon conducteur attrapait au vol et répandait sur moi.

Pourquoi donc était-on si heureux de me voir? pourquoi me comblait-on de tant d'honneurs? moi que dans ma harde, au contraire, on repoussait et on dédaignait? Je ne pouvais rien me répondre alors; plus tard, je sus que la couleur blanchâtre de ma peau me valait seule tout cet enthousiasme. Ce qui semblait peut-être aux éléphants un défaut, les hommes le jugeaient un avantage extraordinaire, une rareté qui me rendait plus précieux qu'un trésor. Ma présence était un signe de bonheur, de victoire, de prospérité pour le royaume, et l'on me traitait en conséquence.

Nous étions arrivés sur une grande place, devant un monument magnifique, bien capable de stupéfier un éléphant sauvage, c'était le palais du roi de Siam. Ce palais, je le revis souvent depuis ce jour, en le comprenant mieux, mais toujours avec la même admiration. C'était comme une montagne de neige, taillée en dômes, en grands escaliers couverts de statues peintes, de colonnes incrustées de pierres brillantes et surmontées de globes de cristal qui éblouissaient; des pyramides d'or dépassaient les dômes à plusieurs endroits et des étendards rouges flottaient, je m'aperçus que sur tous était figuré un éléphant blanc.

Toute la cour, en costume de cérémonie, était debout sur les marches du premier escalier. En haut, sur la plate-forme, de chaque côté d'une porte, rouge et or, des éléphants couverts de belles housses, rangés, huit à droite et huit à gauche, se tenaient immobiles.

On me fit approcher au pied de l'escalier, lui faisant face, et on m'arrêta là. Un grand silence s'établit; l'on eût dit qu'il n'y avait là personne tant cette foule, tout à l'heure si bruyante, était maintenant muette.

La porte rouge et or s'ouvrit toute grande, et aussitôt, le peuple entier se prosterna, appuyant le front au sol.

Le roi de Siam apparaissait.

Il était porté par quatre porteurs, dans une niche d'or où il était assis, les jambes croisées; sa robe, couverte de pierreries, lançait sans discontinuer des rayons aveuglants; devant lui marchaient de jeunes garçons vêtus de pourpre qui agitaient des éventails de plumes emmanchés à de longues hampes; d'autres portaient des bassins d'argent, hors desquels floconnait la fumée des parfums.