Notre grand roi, Phra, Putie, Chucka, Ka, Rap, Si, Klan, Si, Kla, Mom, Ka, Phra, Putie, Chow (car je ne peux nommer le roi sans lui donner tous ses titres, moi, un simple mahout, quand le premier ministre lui-même ne le pourrait pas); notre grand roi, donc, est père de plusieurs princes et aussi d'une princesse, une jolie princesse déjà grande et en âge de se marier. Eh bien! voilà, justement on la marie. Le roi, Phra, Putie, Chucka,... a accordé la princesse Saphir-du-Ciel, à un prince hindou, le prince de Golconde, et ce mariage, qui semble ne nous intéresser que de bien loin, va complètement bouleverser notre vie. Sache, Roi-Magnanime, que ta glorieuse personne fait partie de la dot de la princesse. Oui, c'est ainsi; sans t'avoir demandé si cela te plaisait on fait cadeau de toi à un prince inconnu qui, peut-être, n'aura pas pour Ta Majesté les égards qu'elle mérite. Et moi, moi le pauvre mahout, que suis-je sans le noble éléphant que je conduis? Et qu'est Sa Majesté sans moi? Aussi on me donne avec toi; je suis un fragment de la dot royale; nous sommes liés jusqu'à la mort; nous ne faisons qu'un; tu iras donc où je te conduirai et où tu iras j'irai. O Roi-Magnanime! devons-nous nous réjouir ou pleurer?

Je ne le savais vraiment pas, et j'étais très troublé de ce que je venais d'apprendre. Quitter cette vie si douce et si tranquille, qui m'ennuyait cependant quelquefois par son inaction et sa monotonie; abandonner ce beau palais si abondamment pourvu de toutes les bonnes choses! de cela on pouvait pleurer; mais aussi, voir de nouveaux pays, de nouvelles villes, connaître d'autres aventures, de cela, peut-être, fallait-il se réjouir. Comme mon mahout, je conclus que le meilleur était d'attendre, et, pour le moment, de se résigner.


[Chapitre VI]

LE DÉPART

Le jour du départ arriva et, de grand matin, les esclaves vinrent faire ma toilette. On me frotta tout le corps, à plusieurs reprises, avec une pommade parfumée de magnolia et de santal; on posa sur mon dos une housse pourpre et or, sur ma tête un réseau de perles, puis le diadème royal. On me mit de gros anneaux d'or aux quatre pieds, et à mes défenses des cercles ornés de pierreries; à chacune de mes oreilles pendait une longue queue de crin, blanche et soyeuse. Ainsi arrangé j'avais le sentiment de ma splendeur et il me tardait de me montrer au peuple. Cependant, je jetai un dernier regard au palais que j'allais quitter et je poussai quelques cris pour dire adieu aux éléphants qui restaient et avec lesquels je commençais à me lier d'amitié. Ils me répondirent par d'éclatants coups de trompe que j'entendis encore longtemps en m'éloignant.

Tous les habitants de Bangok étaient dehors, comme le jour de mon triomphe; en habits de fête ils se dirigeaient vers le palais du roi. Là, un magnifique cortège se forma et se mit en marche, précédé par cent musiciens, habillés de costumes rouges et verts. Le roi était monté dans un houdah d'or ajouré sur un colossal éléphant noir, un géant parmi les éléphants; à droite et à gauche marchaient le prince et la princesse sur des montures de taille encore plus qu'ordinaire. Le houdah de la fiancée était fermé par des franges de pierreries qui la rendaient invisible, le prince, jeune et beau, avait une physionomie des plus agréables qui m'inspira tout de suite de la sympathie.

Je venais après le roi, conduit par mon mahout qui marchait à pied et, derrière moi, les mandarins, les ministres, les hauts fonctionnaires se groupaient selon leurs grades, sur des éléphants ou sur des chevaux, suivis de leurs serviteurs, portant derrière chaque seigneur la théière d'honneur, qui à Siam est l'insigne le plus noble, et dont le plus ou moins de richesse fait connaître l'importance du rang de celui qui la possède; puis, c'étaient les bagages de la princesse: d'innombrables caisses en bois de tek, merveilleusement sculpté.

Les cérémonies du mariage étaient déjà accomplies, elles duraient depuis huit jours. C'était maintenant l'adieu du roi et du peuple à sa princesse, la conduite au quai du départ.