—Roi-Magnanime, dit-il après un instant de silence, attendons pour pleurer ou pour nous réjouir, de savoir ce que nous réserve la destinée.

Bientôt, le fleuve devint si large, qu'on perdit de vue ses rivages; l'eau se mouvait d'une façon singulière et le navire avec elle, ce qui me causait la plus désagréable des sensations. Peu à peu on entra en mer.

Alors ce fut horrible. La tête me tourna, les jambes me manquèrent, une souffrance atroce me tordit l'estomac; je fus honteusement malade et crus mille fois mourir. Aussi, il m'est impossible de rien dire de ce voyage qui est le plus affreux souvenir de ma vie.

Jamais, jamais je ne retournerai en mer, à moins que cela ne lui fit utile, à Elle, ... mais, pour toute autre raison, je massacrerais quiconque voudrait me forcer à mettre le pied sur un bateau.


[Chapitre VII]

LA LUMIÈRE DU MONDE

Le rajah de Golconde, mon nouveau maître, s'appelait Alemguir, ce qui signifie la Lumière du Monde. Il n'avait certes pas pour moi les égards auxquels j'étais accoutumé: il ne se prosternait pas, ne me saluait même pas; mais il faisait mieux que tout cela: il m'aimait. Le premier, il me flatta de la main, me dit de douces paroles, me témoigna de l'affection et non pas pour ma qualité d'éléphant blanc, beaucoup moins appréciée dans l'Inde qu'à Siam, mais parce qu'il me trouvait intelligent, affable et soumis plus qu'aucun autre de ses éléphants. Il s'occupait de moi, venait me voir chaque jour, veillait à ce qu'on ne me laissât manquer de rien. Il avait changé mon nom de Roi-Magnanime en celui de Iravata, qui est le nom de la monture du dieu Indra. C'était encore assez honorable et je fus vite consolé de ne plus être traité en idole par le plaisir d'être traité en ami.