Les larmes me venaient; mais il ne s'agissait pas de cela. Je touchai les chaînes de mon maître, les palpant, jugeant leurs forces. Ce n'était rien pour moi. D'un seul coup elles furent brisées; celles des pieds, puis enfin la plus lourde qui, reliée à une ceinture de fer, attachait le prince à une potence.

—Que fais-tu? Comment es-tu libre? demanda Alemguir, qui, peu à peu, sortait de sa prostration.

Tout à coup il comprit, se dressa debout.

—Mais tu me délivres! dit-il, tu veux me sauver.

Je fis signe que c'était cela, et qu'il fallait se hâter.

Calme et résolu, il rejetait les tronçons de chaînes. Je lui montrai celle que j'avais au pied et le pieu que je traînais. Il se baissa, défit l'entrave; puis je l'aidai à se hisser sur mon cou.

Ah! quel plaisir j'avais à le sentir là! mais nous étions loin d'être hors de danger.

Il ne parlait plus, concentrant toute son attention à bien diriger notre fuite.

Sortant de l'obscurité de la tente, il voyait mieux au dehors, et, de haut, il regarda autour de lui, écoutant le cri des sentinelles, pour se rendre compte de la disposition du camp, de son étendue, de sa plus proche limite. Il se penchait, dardait son regard, mais, au delà d'une centaine de pas, il était impossible de percer l'obscurité. Des routes étaient formées, entre les tentes alignées sans trop de désordre, mais ces routes devaient être gardées; et le prince jugea qu'il valait mieux se glisser entre les tentes dans l'enchevêtrement des ombres.

Nous avons l'avantage, malgré notre apparence pesante et notre massive corpulence, de pouvoir marcher sans faire plus de bruit que des panthères ou des chats. Tout un troupeau d'éléphants en voyage, s'il redoute quelque danger, saura ne pas faire craquer une brindille, ne pas froisser une feuille. L'oreille la plus fine ne percevrait pas le bruit de leurs pas, et qui les verrait défiler ainsi par centaines, dans un silence absolu, les prendrait pour des fantômes.