ÉTAIT-IL MORT OU DORMAIT-IL SEULEMENT?


Je n'étais plus seul: c'était, dans mon lamentable sort, un bonheur; et je suivis, un peu moins triste, la route blanche dans la nuit, en portant mon nouveau maître.

Mon nouveau maître s'appelait Moukounji. Bien des fois, quand nous errions, de longues journées, sans trouver personne qui voulût nous occuper, l'un ou l'autre, ou tous deux à la fois, je l'entendis raconter parmi les gémissements, l'histoire de sa vie, et je finis par la savoir par cœur. Elle était d'ailleurs assez simple. Il appartenait à une famille de riches brahmanes, avait passé sa jeunesse à Lahore, où il avait été instruit dans toutes les sciences nécessaires aux brahmanes par des maîtres excellents; plus tard, le rajah des Mahrattes l'avait pris à son service comme pourohita: le pourohita est le prêtre que les princes chargent d'offrir en leur nom les sacrifices aux dieux: j'ai entendu des Anglais dire qu'il y avait, chez de riches Européens, des prêtres de leur religion chargés de fonctions analogues et qu'ils appelaient chapelains. Moukounji plaisait fort au rajah des Mahrattes, qui lui demandait souvent conseil, et il serait arrivé aux plus hautes dignités, s'il n'avait eu un terrible défaut. Il ne pouvait résister au désir de boire des liqueurs fortes et s'enivrait sans cesse. Étant ivre, il avait, plusieurs fois, manqué gravement à l'étiquette de la cour mahratte et, malgré toute l'affection qu'il avait eue pour lui, son maître avait dû le chasser. Ce malheur n'avait pas corrigé Moukounji de son défaut; au contraire, il avait pris l'habitude de boire de plus en plus; chassé de toutes les maisons, méprisé par les autres brahmanes, il en était arrivé à la plus triste des misères; il vagabondait à travers l'Inde, faisant le premier métier venu; il avait été cuisinier, il avait servi des maçons; et partout son défaut l'avait empêché d'être gardé longtemps. Maintenant, il s'employait le plus souvent à aider les portefaix et les terrassiers, et vivait de bien maigres salaires, dont il dépensait la plus grande partie à acheter de cette liqueur jaune que les Européens nomment eau-de-vie, je ne sais pourquoi: car il me semble qu'elle tue lentement les hommes, plutôt qu'elle ne les fait vivre.