Et, en attendant le retour, nous nous enfoncions chaque jour plus avant du côté de la frontière de Chine, allant vers Lang-Son, qu'il fallait emporter et que nous aurions occupé depuis des mois sans le guet-apens que tu connais... Lang-Son enlevé, nous pouvions nous y croire en grande halte, lorsque, au milieu de février, le général reçoit de Tuyen-Quan des nouvelles dures... Les Chinois tenaient là-bas, comme à la gorge, la petite garnison du commandant Dominé, et, pied à pied, attaquaient la citadelle... Toute une armée, comme tu sais, celle du Yun-Nam, autour d'une poignée d'hommes! Impossible de laisser écraser la garnison qui se défend, là-bas, depuis décembre! De décembre à mars, compte les jours d'héroïsme, mon cher!

Brière de l'Isle laisse donc Négrier Lang-Son, et, le 15 février, sans pouvoir prendre un repos crânement gagné, en route pour Tuyen-Quan, toute la brigade Giovaninelli! Infanterie de marine, artilleurs, tirailleurs tonkinois et deux bataillons de mes bons turcos. Nous étions éreintés! oh! éreintés! Mais on avait dit la veille au soldat: «Il faut un effort pour prendre Lang-Son». Le soldat avait fait un effort. On lui disait, le lendemain: «Il faut un effort pour débloquer Tuyen-Quan». Le soldat faisait un effort. Et gaiement.

Pauvres enfants, ces soldats, troupeau de moutons héroïques allant à la boucherie comme à une promenade! Et quelle promenade! Par la route mandarine, un brouillard à couper au couteau; presque du verglas pour avancer; partout des arroyos... En quatre heures de marche, on traverse l'eau sept fois... La nuit vient... il pleut... on attend le jour en grelottant... A l'aurore,—brr! quelle aurore!—Bono, disent les turcos, et en route!

En avant, les fantassins nous taillent des escaliers dans les pentes raides... On nous dit qu'il y a des tigres, çà et là, dans les montagnes de marbre... Tant mieux! Voir des tigres, ça nous distrairait!... Et nous marchons, nous marchons, nous marchons... Il nous semble entendre dans le lointain les cris d'appel de la petite garnison qui se défend avec la brèche ouverte et qu'on égorge. Et quand la fatigue se fait sentir chez nos hommes, un mot, comme un coup d'éperon, les ranime:

—Vous savez, les camarades nous attendent!

Et ces pauvres diables de turcos, donnant leur peau pour les Français, que leurs pères ont combattus, disent alors avec un entrain touchant, montrant en riant leurs dents blanches:

—Oui, oui, camarades! Camarades! Là-bas! En avant!

Et on marche.

Comme c'est drôle, la bêtise humaine! Une nuit, tous ces malheureux, harassés, n'en pouvaient plus et se traînaient, l'emplacement du bivouac étant loin encore... Pas un mot... Rien... Les hanhans avachis des soldats, alourdis comme des bêtes de somme... le clic-clac monotone des sabres sur les quarts de fer-blanc... Tout à coup la lune se lève, montre sa lueur rose à travers les nuages, et soudain, de cette longue file d'hommes en marche une voix s'élève, que j'entends encore, avec un accent toulousain, une voix bien timbrée et qui salue ce lever de lune de la vieille chanson du pays:

Au clair de la lune,