Mon ami Pierrot...

Et crac, mon cher, à cette vieille chanson du berceau, à ce refrain de mère-grand, les fronts se redressent, les jarrets se raffermissent—en avant! au clair de la lune, mon ami Pierrot—et cette nuit-là, si on l'eût voulu, en chantant on eût doublé l'étape!

Moi aussi, j'avais ma chanson, mon coup d'éperon! Je ne demandais pas l'ami Pierrot une plume pour écrire un mot; mais j'évoquais Bouddha, le doux Bouddha, le Bouddha qui bouda la petite Mousmée, et je fredonnais le refrain d'Antonia, qui me faisait l'effet d'un clairon invisible. Et pas un moment de fatigue avec la diane et les airs de marche sonnés par cette musique du boulevard! De quoi est fait l'héroïsme, Roger! Si j'avais donné, pendant cette campagne, l'exemple d'une belle mort, tu sais, là, à la Plutarque, l'histoire aurait toujours ignoré que je puisais cet héroïsme dans un petit refrain d'opérette!

Ah! Bouddha, Bouddha,

Ah! Bouddha, Bouddha,

Que tu m'as fait de la peine!

Au clair de lune ou autrement, la colonne avançait toujours. Fin février, nous n'étions plus qu'à huit kilomètres de Tuyen-Quan. Fichu pays: la flottille, qui nous accompagnait par la rivière Claire, était forcée, tant il y avait d'échouages, de traîner parfois ses canonnières à bras. Nous, dans les hautes herbes, nous nous coupions les mollets aux bambous taillés en ciseaux qu'y avaient spirituellement cachés les Chinois. Et pas un ennemi visible. On le sentait, on le devinait partout, aux fossés creusés, à la terre remuée, à ces bambous affilés comme des rasoirs: on ne le voyait nulle part. Tout à coup, le 2 mars, des auxiliaires tonkinois, entrés dans les herbes jusqu'à mi-corps, reçoivent une grêle de balles et voient, comme des chats-tigres, les Pavillons-Noirs bondir sur les blessés pour leur couper la tête...

Nous sommes à Yuoc, en face des positions vraiment formidables, et très savantes, mon cher, établies par le vieux Liuh-Vinh-Phuoc. Entre nous et Tuyen-Quan, entre nos troupiers et les «camarades», l'armée du Yun-Nam, bons soldats dont quelques-uns, ayant juré de mourir plutôt que de reculer, s'étaient fait tatouer au front d'une croix rouge. Et ce sont ces fanatiques et ces combattants de toutes les aventures qu'il faut bousculer, enfoncer, crever, avant d'arriver à la garnison que commande Dominé!

—Allons! mes enfants, encore un effort!

Un effort! Toujours un effort! Taran, taran! Tarataratata, tarataratata! La charge sonne. Ran, ran, ran, ran! Et moi je fredonne Bouddha! Ah! Bouddha, Bouddha! En avant! en avant! Deux fois l'infanterie de marine, bataillon Mahias, attaque les Chinois. Deux fois les Chinois la repoussent. On est à deux cents mètres de l'ennemi quand la nuit vient. Deux cents mètres! Et la pluie tombe! Les hommes râlent dans les herbes. On allume, pour ramasser les blessés, des allumettes mouillées... Quelle nuit, mon cher! Ce brouillard humide, cette douche glacée qui délaye le sang dans la boue piétinée, ces ennemis qui sont là et qui tirent; le bruit des balles qui sifflent et de l'eau qui dégoutte; ça ne s'oublie jamais, ces impressions-là.