Je m'étais avancé assez près des lignes chinoises, entendant les Pavillons-Noirs parler de leurs voix gutturales. Tout coup, au milieu d'une décharge de fusils, je reçois sur les pieds une masse qui roule. Je me penche, croyant à un projectile... C'était une tête, une tête coupée de petit paysan de France que les Chinois nous envoyaient à travers les herbes comme une menace et un défi. Ah! je ne le chantais même plus le refrain d'Antonia! J'attendais le petit jour avec une rage sourde, un appétit sauvage de vengeance et de mort. Et le jour arrivé, ce jour gris de mars qui allait éclairer tant de cadavres, vive Dieu! comme nous enlevâmes nos turcos!

—En avant, les Algériens! En avant! Les amis attendent!

Et à l'assaut! A l'assaut des retranchements chinois! A l'assaut! Il s'agissait d'arracher aux ongles des hommes jaunes les assiégés qui haletaient, attendant nos troupiers comme le Messie. A l'assaut! Elles couraient lentement, les vestes bleu de ciel de mes enfants d'Afrique! Les redoutes, les tuyaux de bambous, les feux croisés, les obusiers, les fusils de rempart, rien ne les arrêtait. Rien. Ils sautaient dans le feu, bondissaient dans l'enfer. Une mine éclate. La terre tremble. Nous avons les poils roussis et les vêtements brûlés. Quarante turcos de ma seule compagnie disparaissent comme dans un cratère de volcan. En avant! en avant! On n'entend pas les cris de mort, tant nos chacals poussent des cris de rage. Les balles sifflent, les boulets ronflent, les fougasses éclatent. En avant! Les turcos sont déjà dans les retranchements, clouant aux fascines de bambous les volontaires au front croisé de rouge, étranglant les Chinois, mordant au sang, comme des loups, ces Pavillons-Noirs qui se défendent comme des lions... Je n'ai jamais vu motte de terre pétrie de tant de sang!

Et, les retranchements emportés, mes tirailleurs sautent hors des tranchées, poursuivant les Célestes et leur arrachant leurs pavillons à tête de mort... J'avais, comme eux, la fièvre, la «furia» de cette chasse à l'homme. Tout en avant de mes hommes, revolver au poing, je poussais devant moi la cohue des soldats en déroute, et qui jetaient leurs armes en se retournant pour tirer. Au loin Tuyen-Quan, encore debout, montrait sa silhouette déchiquetée... A mi-chemin, mon cher, une poignée de Pavillons-Noirs s'arrêta net, dans une sorte de pagode abandonnée et, me voyant maintenant suivi de quelques hommes seulement, ouvrit vivement le feu pour nous couper la marche. Mes turcos étaient enragés. Nous nous lançons dans la cour gazonnée qui précède toute pagode, puis, en trois bonds, dans la pagode même d'où les balles sortaient, et nous voulons en déloger ces vaincus qui n'entendent pas fuir.

Pas de porte à la pagode; du seuil, nous apercevons seulement un trou noir, rayé de coups de feu. Nous entrons. Une fusillade abat à mes côtés trois de mes hommes, et je pénètre presque seul dans cette bauge laquée et dorée, au fond de laquelle, comme des sangliers forcés, les Pavillons-Noirs nous attendent. Je verrai toujours ce spectacle, je te dis: des cadavres sur les dallages, les colonnes avec leurs inscriptions dorées enveloppées de fumée, des silhouettes bizarres et mêlées de dieux et d'êtres vivants, tous grimaçants, depuis ce dieu tout vert que nos troupiers appelaient le diable, jusqu'à des réguliers chinois armés et faisant feu; et au fond, au milieu de ces idoles peinturlurées, et de ces Pavillons-Noirs adossés aux parois rouges de la pagode, une statue de Bouddha, un grand Bouddha, un Bouddha de la taille d'un enfant de dix ans, et qui flambait, tout entier d'or rouge, sous un rayon de jour entrant par le toit de cette pagode, crevassé par quelque obus.

Du grouillement des Chinois qui nous tiraient dessus, de ces ennemis tapis derrière et nous envoyant leurs coups de fusil presque à bout portant, je ne regardais rien, hypnotisé, que ce Bouddha, là-bas dressé, superbe et m'apparaissant comme dans une gloire. Et—on dit que les gens qui se noient revoient en quelques secondes toute leur vie passée, brusquement, en avalant leur dernière gorgée—la vision du petit hôtel de l'avenue Kléber me traversa la pensée comme un éclair, et l'or rouge du Bouddha évoqua subitement les tresses, teintes au henné, de la chevelure d'Antonia... Oh! pas longue, du reste, la vision! Une balle emporta mon casque blanc, mon tropical helmet, et les cinq hommes que nous étions, entrés dans la pagode, nous fûmes contraints de reculer, comme écrasés, encerclés par les Chinois, qui sortaient de partout, de derrière ces idoles d'or, grouillaient, nous enserraient et cassaient la tête devant nous à un de mes turcos en faisant siffler leur coupe-coupe autour de nous...

Repoussés, mon cher!... Et cette damnée pagode vomissant littéralement des Chinois qui nous tiraient dessus, les trois hommes qui me restaient et moi, nous nous jetâmes derrière un terrassement abandonné, et—moi à coups de revolver, mes turcos à coups de fusil—nous tînmes un moment ces gaillards-l à distance. Au surplus, traqués dans la pagode, ils se donnaient simplement du champ pour fuir. Ils nous avaient crus tout d'abord plus nombreux, et, acculés, ils voulaient mourir en tuant... Nous ayant repoussés, ils continuaient leur retraite, ralliant les vaincus, vers les rapides du Fleuve Rouge.

Je les voyais fuir; mais, avec ces renards-là, il y a toujours, un piège attendre. L'idée me tenait qu'il en restait encore dans la pagode, à l'affût pour sauter sur nous.

—Attendons un moment! dis-je, mes turcos, qui sortaient déjà de l'abri de terre.

Et l'idée du Bouddha me revenant, le Bouddha qui avait assisté, paisible, à la tuerie de tout à l'heure: