—Pourvu qu'ils n'aient pas emporté le Bouddha!

J'avais à peine dit cela machinalement tout haut, qu'un petit éclat de rire clair, un rire d'enfant, partait à mes côtés, comme une fusée, et qu'un de mes Algériens,—vingt-cinq ans, mon cher, et beau comme un bronze antique,—se dressant sur la crête du terrassement, me disait:

—Tu veux, toi, le Bouddha, mon capitaine?... Tu vas l'avoir!

Et moi lui criant: «Mohammed! Mohammed! je te défends...» il n'en courait pas moins, bondissait comme un chat vers la pagode, s'enfonçait dans le trou noir, et je le suivais, l'appelant toujours, les deux autres Africains arrivant au pas de course sur mes talons...

Pauvre fou de Mohammed-ben-Saïda! Il y a, à Alger, une vieille femme, un aïeul et de jeunes frères qui l'avaient accompagné, silencieux et résignés, lorsqu'il s'était embarqué, et qui l'attendent! Ils l'attendront toujours!

J'avais raison de croire que la pagode n'était pas vide. Autour du Bouddha doré, quatre ou cinq démons,—des volontaires du Yun-Nam, à la croix rouge, de ceux qui avaient juré de donner leur peau,—se tenaient dressés, comme des dogues à qui l'on veut arracher leur proie. Un piédestal humain, hérissé, farouche; et au-dessus, le Bouddha, accroupi et impassible. Mohammed avait couru sur eux. Son fusil déchargé, il le faisait tournoyer, ce fusil, au-dessus de sa tête rasée, et la crosse lourdement s'en abattait sur les crânes.—«Attends-nous! attends-moi!» criais-je. Tout à coup, pendant qu'un Chinois tombé mordait l'Algérien aux jambes, un autre, d'un coup de côté, dans la gorge, le frappait d'un coupe-coupe, et je vis le turco chanceler.

J'arrivai sur les Chinois comme Mohammed tombait, et j'entends encore de sa gorge crevée sortir le flot de sang rendant le son d'un tuyau qui se vide... Puis je ne vis plus rien... Je déchargeai mon revolver devant moi, au hasard... Mes turcos enfonçaient leurs baïonnettes dans les poitrines jaunes... J'étais fou de colère... Il me semblait que c'était moi, moi qui venais d'assassiner Mohammed-ben-Saïda.

Ce ne fut pas long, ce dernier coup de collier. Les Chinois assommés ou éventrés râlaient déjà sur les dalles de la pagode. Les Turcos, en sueur, essuyaient sur les tuniques des Chinois leurs baïonnettes qui fumaient. Et Bouddha, le grand Bouddha doré, souriait ces flaques de sang et contemplait ces morts avec son rictus impénétrable figé sur ses lèvres pour l'éternité.

Et à deux pas, le cou coupé, la tête demi renversée dans une pose presque comiquement lugubre, Mohammed était aplati, les yeux agrandis, la bouche de travers, ses pauvres mains encore tendues vers ce Bouddha qu'il voulait saisir —pour moi—lorsque le coupe-coupe l'avait à demi décapité. Alors, par une navrante association d'idées, ce cadavre du pauvre enfant d'Afrique, cette tête presque tranchée, me rappelaient le Bouddha cassé, tombé sur le tapis du salon japonais, le Bouddha guillotiné par la colère d'Antonia... La grande Stella! Lafertrille! Que c'était loin, loin, loin! Il me semblait que j'évoquais des fantômes devant des cadavres.

Tout à coup, mon cher, il se passa une chose effroyable, hideuse et héroïque. De ce tas de morts chinois, un être se leva, un Céleste tout jeune, demi nu, la poitrine à l'air, avec un trou de baïonnette dans cette chair de cuivre, un petit Chinois maigre, avec des yeux embrasés et des lèvres qui tremblotaient, toutes blêmes... Il se dressa, saignant, s'accrochant de la main droite au piédestal de Bouddha, et sa main gauche crispée nous menaçant encore d'un long couteau recourbé, taché de rouge...