Cette espèce de spectre embrassa, avec une ferveur effrayante, la grande image d'or qui rayonnait, ironique, au-dessus du carnage, et, au moment où un de mes turcos s'approchait pour le repousser, le petit Chinois poussa un cri aigu, suppliant et menaçant à la fois, se jeta entre Bouddha et le turco; un effroi indigné passa sur sa face au jaune blême, et le sang de sa blessure éclaboussant l'or rouge de la statue accroupie, il leva encore, de son bras grêle, sur le crâne du turco, le coupe-coupe qui avait peut-être, tout à l'heure, décapité Mohammed-ben-Saïda.

Mais, cette fois, l'Algérien, baïonnette en avant, clouait d'un seul coup, pan! le petit Chinois au socle même de la statue, comme un scarabée sur la planchette, et la tête du Céleste se renversa, avec un rauquement court, sur les jambes accroupies de l'idole.

Et il me sembla (j'ai dû me tromper), oui, il me sembla que le petit Chinois, en tombant, en mourant, râlait le nom adoré qui formait le premier vers de la chanson de l'opérette: Bouddha! Boud...dha!

Ah! Bouddha! Bouddha!

Hallucination de l'ouïe, évidemment! Mais le regard mourant du petit Céleste était plein d'une clarté étrange. Il mourait heureux et croyant, l'humble héros, fanatique acharné, aux pieds mêmes de son adoration et, ne pouvant arracher aux barbares d'Europe le dieu qu'il avait prié, il lui donnait sa vie. Sa face s'abattit sur le socle, et ses lèvres, ses lèvres ferventes, cherchaient pour s'y coller, dans un dernier soupir; les pieds de Bouddha accroupi.


Il était payé cher, le Bouddha, et comme redoré deux fois par le sang du pauvre Africain et du petit Céleste. Je vivrais cent ans que je verrais toujours ces deux cous coupés, ces deux têtes pendantes, l'une glabre et crispée, l'autre noire, convulsée, farouche. Un fils d'Afrique, un enfant d'Asie et, au-dessus, la statue d'or souriant, immobile, à cette tuerie!

Je fis emporter le Bouddha comme un trophée, et on remballa précieusement après l'avoir passé à l'éponge mouillée, car sur son or rouge il y avait des éclaboussures de sang. Il demeura longtemps en douane, puis, lorsque je reçus l'ordre de rapatriement, quand on dit à mes turcos: «Vous allez retourner Alger en passant par Paris», je surveillai l'embarquement de la caisse contenant mon Bouddha, le Bouddha qui avait vu mourir Mohammed et le petit Chinois, et je fis monter devant moi le colis portant au coin, sur le bois blanc, l'étiquette: Fragile. Et pendant toute la route, durant le voyage du retour, je pensais à la joie, au bon rire, aux battements de mains d'Antonia, en voyant arriver, majestueux et grave, dans la bonbonnière de l'avenue Kléber, le Bouddha pour lequel tant de pauvres gens s'étaient fait égorger.