Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'éloigner avec l'impression que la douceur des paroles échangées tout à l'heure aboutissait à la constatation cruelle de cette réalité: toutes les rêveries se heurtaient à un fait et s'y brisaient. Il lui semblait être tombé du haut d'un rêve et il se retrouvait à présent devant le mari, ce vivant obstacle, ce rival qui était son fraternel ami.
En dépit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit égoïste de ne songer qu'à lui-même, Georges remarqua alors une sorte de nervosité, une inquiétude, chez Norton. Est-ce que quelque complication était survenue du côté de l'Amérique? Pris par tant d'intérêts divers, Norton ressemblait à un général d'armée surveillant ses troupes engagées à la fois de tous côtés. Il devait y avoir, évidemment, une préoccupation matérielle quelconque chez l'Américain, mais, à la première question du marquis, Richard répondit vivement que ce n'étaient pas les affaires qui l'obsédaient en ce moment. Pas le moins du monde.
—Et qu'est-ce donc? demanda Solis.
—Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une pièce que vous savez, cela va vous paraître peut-être un peu ridicule. Je deviens nerveux, moi aussi, je suis à la mode. La grande névrose, vous savez! Je vais passer à l'état de client du docteur Fargeas. Oui, moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!
Il essayait de rire.
—Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il me passe une infinité de visions par la cervelle.
—Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?
—J'ai cela, d'abord, ma santé, fit Norton. Visiblement, depuis que je suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne voulant ni inquiéter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une petite maîtresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de bœuf américain. Mais, enfin, le fait est là. Ai-je trop travaillé, surexcité mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain, c'est que ces insomnies m'écrasent, pour parler comme Offenburger. Je n'ai plus qu'un sommeil difficile, coupé de réveils brusques.... Le cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lancé, tandis que le corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement appellent le tintouin... et—Norton souriait—c'est peut-être que je m'en suis donné trop, du tintouin. Bref, j'éprouve une lassitude visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine énergie pour renoncer à l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit, mais m'abrutissait au réveil.... Alors, je veille... je pense.... Les nuits passent; mais dans ces veillées de fièvre, des idées tristes, absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsèdent. Je vous demande pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous disais toujours de substituer l'action au rêve et de vous moquer des diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter au vent d'une confidence tout ce qui m'étouffe et m'inquiète. Mon corps est ici, mais ma pensée est là-bas, en Amérique. Je travaille comme un nègre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de négociants, d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues à la mienne, me préoccupent et j'ai bien peur d'une chose....
—Laquelle? demanda Solis.
Mais Norton s'était arrêté.