Puis, nerveusement, comme si une impulsion intérieure le contraignît à déclarer ce qui était, en réalité, la grande inquiétude de sa vie:

—Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir usé mon bonheur intime à faire vivre tant de gens!

—Votre bonheur?

C'était le même mot, prononcé tout à l'heure par la femme, qui se retrouvait sur les lèvres du mari. Le bonheur! Mot éternel de l'humanité éprise de ce rêve, cri d'angoisse de tous les êtres, appel désespéré vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!

—Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce que Sylvia n'est pas heureuse.

Solis sentit à ce nom de la jeune femme, nerveusement prononcé par le mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre à la gorge, tout à coup, comme une angine.

Il eût voulu que la conversation en restât là, éprouvant subitement une certaine gêne. Ce tête à tête subit prenait un caractère inattendu de solennité qui troublait le jeune homme jusqu'à l'irriter.

—Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton bizarre, pour couper court à un silence presque gênant, car maintenant Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au loin. Elle a tout pour être parfaitement heureuse. Ce sont des idées que vous vous faites là!... Vous l'aimez....

—De toute mon âme!

—Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.