Norton n'avait pas répondu et s'était mis à marcher, baissant la tête, s'arrêtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'œil perdu.
—Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous aime ou ne vous aime pas; ou plutôt on devine bien, quand on n'est ni un sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors même qu'elle croit peut-être, de très bonne foi, vous aimer encore.
—Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est changée? demandait-il tout à coup à Solis qui essayait de sourire.
—Non. Je trouve mistress Norton toujours la même.
—Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a épousé était tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me donner tout à elle, je me dois aussi à ceux qui vivent de moi, là-bas. Elle m'a aimé, elle ne m'aime plus.
Il ne savait pas quelles tortures il infligeait à Georges; il semblait à Norton qu'il eût une satisfaction à se livrer, à écarter les bords de la plaie pour en montrer le fond. Il avait cette âpre joie des souffrants qui éprouvent à aggraver leur douleur des voluptés morbides. A qui se fût-il confié, d'ailleurs, sinon à cet ami, plus jeune que lui, mais dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas, il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter à ces confidences; il dégonflait son cœur avec une amertume qui lui faisait du bien, le consolait.
Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en était certain. Les vagues mélancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosités qui résistaient à la science même du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun doute. Il l'avait condamnée à une vie qui pesait lourdement sur ses épaules.
—Une journée de notre existence ressemble, quoi que je fasse, à toutes les autres journées. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole, il est des moments où je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces affaires et où, et égoïste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour moi, pour moi seul et pour elle!
—Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?