Georges de Solis, rentré chez lui, passa une nuit enfiévrée, se demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant là entre ces deux êtres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une douleur profonde, débilitante comme une plaie cachée. Et c'était lui qui, par une méchanceté du sort, causait toute cette peine, qu'il partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu près de lui la chère femme qui ne vivait que de sa vie, comme il eût repris son existence de hasards, à l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus, pour les user! Partir! C'était la seule pensée bien nette qui lui vînt à l'esprit, soit qu'il s'étendît dans son lit, soit qu'il se relevât pour regarder à travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se gonflait au loin.
Oui, partir! C'était ce que lui conseillait la sagesse, dans le désarroi de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les êtres affamés d'oubli, comme lui, ou affolés d'action comme les pionniers de l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, était-ce de la sagesse ou du la lâcheté? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait deviné, entendu! Et c'était lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme autrefois, alors qu'il la croyait perdue?
C'est que ce n'était point Sylvia qu'il fuirait, c'était la femme de Norton. Sa main avait tour à tour senti, à quelques minutes de distance, le frémissement peureux de la main de la femme et le loyal et sûr shake-hands du mari. Oui, mieux valait se remettre en route, aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde d'une nouvelle terre ignorée ou laisser ses os en chemin, dans quelque coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fièvre colère semblait se changer en résolution, une image se dressait tout à coup entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:—le visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris, de la marquise de Solis. Sa mère! Allait-il, une fois encore, la laisser seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il revenait jamais, la chère isolée? Était-ce donc la chère femme qui devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des déceptions, des souffrances de son fils?
—Pauvre mère!
—Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'éloigner de ceux qu'on aime quand les jours sont comptés pendant lesquels on peut encore les avoir, les choyer, les aimer.
Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait été, il resterait auprès de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et ce fut sur cette détermination qu'il s'endormit un peu, à l'aube, comme si le jour naissant eût alourdi ses paupières tirées et brûlées par l'insomnie.
En descendant à la salle à manger, à l'heure du déjeuner, il fut tout heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le cou, comme lorsqu'il se blottissait près d'elle étant tout petit. Puis on se mit à table. Georges essaya, pendant le repas, de donner à tous ses propos un accent de gaieté qui semblait à Mme de Solis un peu factice.
—Tu ne trouves pas, dit à la fin la marquise avec un petit sourire, que ce cristal sonne un peu faux?
Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un léger son, triste et subtil.