Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrêtant machinalement devant le tir, hypnotisé, en apparence, par ces cartons troués, en réalité, n'apercevant rien que sa propre pensée. Il rentra alors, dîna avec la marquise qui le trouva préoccupé, nerveux; puis, contre son habitude, il sortit, la nuit venue.
—Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait s'éloigner.
—Non. Pourquoi?
—Tu es pâle. Tu as l'air triste.
—Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.
Il était agité visiblement, il n'avait qu'une pensée, réaliser cette folie dont il avait parlé à Sylvia comme d'un rêve. Une fuite en 1891, un enlèvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez étrange, presque ironique et «peu fin de siècle». Mais les explorateurs et les chercheurs d'inconnu sont peut-être les derniers romantiques. Ce danger bravé, ce départ brusque et fou lui plaisait. Mais comment partir? Et quand?
Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles, frémir d'une tentation de liberté et d'amour. Elle l'aimait encore, et c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeuré fidèle et partagé qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insensé: la rupture avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la même témérité que lui? Une réflexion ne l'arrêterait-elle pas, brusquement, en chemin?
Il était entré, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour s'étourdir, comme un besoin de bruit. La foule était grande. On dansait. Dans la salle des «petits chevaux», des joueurs se donnaient l'illusion de la roulette. En allant de la salle de bal à la salle de jeu, M. de Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au bras de son père. La foule, instinctivement, s'écartait devant l'admirable fille et le gigantesque Américain aux poils roux. Gontran de Bernière venait derrière, causant avec un monsieur très pur, très correct, très épinglé, cravaté de blanc, un gardénia à la boutonnière, et qui était le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de mistress Montgomery. Un artiste à tenue de diplomate. Chauve, du reste, avec des favoris interminables.
Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa échapper un ah! de satisfaction. Elle s'arrêta, lui tendant la main. Elle était délicieuse avec ses cheveux colorés relevés sur la nuque, un petit chapeau marin, en paille blanche, posé dessus, jupe et veston blancs, un déshabillé très habillé, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les hanches.
—Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regretté à la villa Norton, ce soir.