Il l'arrêta, comprenant qu'il l'avait peinée.
—Je vous demande pardon, mademoiselle!
—Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....
Elle ne lui tendit même plus la main, comme tout à l'heure et elle s'éloigna rapidement, marchant vite, se sentant étouffer, suffoquant. En arrivant à la villa, elle essaya de composer son visage: elle se trouvait en face de Richard Norton qui sortait.
Très froid, très pâle, Norton avait dans le regard une expression de mélancolie qui ne lui était pas habituelle, et Éva fut frappée de l'air de bonté triste avec lequel il l'interrogea. D'où venait-elle? Pourquoi ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas eût pu le faire à Sylvia, un peu de calme et de repos.
Éva monta à son appartement en essayant de paraître rassurée.
Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il voulait parler en homme à celui qui avait été son ami. Rencontrerait-il le marquis? Georges avait regagné son logis en se répétant ce qu'Éva venait de lui dire. Il éprouvait, à se rappeler les paroles de la petite Américane, une sorte de volupté particulière, bizarre. Cette franchise de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hésiter, certes—l'image de Sylvia étant là, devant sa pensée toujours présente—mais troublé. Il eût voulu, par curiosité pure, sans doute, comme Bernière eût pu le faire par dilettantisme, connaître le fond même de ce cœur d'enfant. Une enfant, oui, mais si déterminée, exquise avec de petites résolutions héroïques!
Puis il se reprenait à penser à Sylvia, à cette folle, mais irrésistible idée de fuite qu'il avait glissée à l'oreille de l'adorée. Une folie, soit; ce qui est insensé parfois, n'est-ce pas la sagesse suprême? Et il lui semblait qu'une voix intérieure—sa propre voix—lui disait encore de partir.
«Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous à nous-mêmes une loi nouvelle!». Éternelles raisons que se donne la folie d'amour. Mots exquis ressassés depuis que le monde est monde et que le cœur est faible. Banalités charmeuses, auxquelles se laisse prendre le cœur des femmes, comme si certaine poésie de l'affranchissement était la préface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et créera des obstacles aux passions humaines, les mêmes aspirations, les mêmes refrains mèneront aux mêmes duperies. C'est un air que chacun transpose pour sa voix.