—Comment? dit Sylvia.
—Dame! répondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer pour rien, parce que si le père a du courage au travail, il est faible, cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainéants vers les bolées de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour payer les tournées d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait: «C'est trop à la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as donc une taie sur l'œil comme les merlans de l'an dernier? On s'échine à tenir la maison propre, à ne pas faire de dettes et, au bout de l'an, le tout a passé en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son côté.... Toi à la bouteille, moi à ma couture. Et va comme je te pousse!» Et ils y pensaient, monsieur et madame, à s'en aller, toi ici, moi là, et ils l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le père disait: «Tu sais que ça coûte pour se séparer!—Ça coûte la peine de prendre ses cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que répondait la bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va à droite, je vais à gauche! J'en ai assez!»
—Et toi, Francis? demanda Éva.
Norton était pâle et maintenant Sylvia ne le regardait plus.
—Moi, dans tout ça, bédame, dit l'enfant, je payais les pots cassés, qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir, pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: «Si c'est ça, je travaillerai avec le père et, quand j'aurai mis de côté des sous ou une pièce blanche—est-ce qu'on sait?—eh bien! je porterai ça à la maman!» Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de ça. Ils s'étaient chamaillés, les vieux, le matin du jour où, en descendant du bateau, le père—et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme qui tombe—et cette fois-là, je croyais bien que c'était une affaire réglée. Oh! une scène celle-là! une scène!... Pommée! Maman avait déjà fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: «Non, c'est plus possible, c'est plus Dieu possible!»
—Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les yeux de Sylvia.
—Dame! répéta l'enfant, se quitter! Ça fait, comme dit papa, grouiller quelque chose dans l'estomac.
—Alors? dit Sylvia.
—Mais quand on l'a rapporté comme ça, à bras, sur deux rames, et si pâle, le père, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien dit, maman! Elle s'est mise à le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit: «Te voilà bien, ah! bien, te voilà bien! Et c'est encore moi qui vais avoir la peine maintenant!...» Et dame, elle en a, la pauvre, et elle s'en donne de la peine! Et elle dit comme ça, vingt fois, peut-être, au jour la journée: «C'est pourtant vrai que j'allais te planter là, vieux, et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des mauvaises créatures.... Mais c'est pas le moment de te laisser là, n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance. D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh bien, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute! Restons ensemble!» Et d'entendre ça, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le petit Ruaud, mais, tout de même, ça me fait plaisir!
—Et elle reste? dit Sylvia.