Pour la colonelle, les femmes mariées ne comptaient pas plus que miss Éva ou que les hommes mariés. Elle eût pu cependant admirer un peu aussi les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress Montgomery. La lumière d'une applique posée au-dessus de la tête de Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un éclat de soie les épaules pâles, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un blond fauve, retroussés d'un bloc. Une sorte de réédition d'Arabella, la même insolence de beauté avec plus d'embonpoint, une vitalité plus spéciale, quelque chose de plus mûr et de plus attirant. «Une neige qui ne jette pas de froid», avait dit, un soir, M. de Bernière.
Et à côté de Liliane Montgomery, Sylvia Norton—affinée, frêle, une sorte de Parisienne de New-York—séduisante avec sa bonne grâce un peu triste, sa douceur mélancolique, la vague tendresse de ses yeux qui regardaient au loin, là-bas, vers la côte, les étoiles d'or et le ciel. Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout à fait jolie dans sa toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de vierge, et de ses mains alanguies et qui—c'était une impression pour ceux qui la voyaient dans sa grâce tendre—semblaient porter le deuil de quelque chose de disparu, de brisé, d'envolé.
Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractère si différent, et s'aimaient précisément peut-être parce que le contraste de leurs natures les avait, dès le premier jour de leur rencontre, bien attachées l'une à l'autre.
Liliane était en France la seule personne que Mme Norton pût appeler son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants à New-York, Sylvia et Mme Montgomery se revoyaient, échangeant leurs projets d'amour dans des causeries de jeunes filles, et, lorsque séparées par la vie—Liliane épousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard Norton—les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succédé tout d'abord aux chères confessions intimes. Puis les silences étaient venus, avec les séparations plus profondes, Liliane partant pour l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux Etats-Unis à côté de Norton. Il y avait eu là une interruption forcée de relation et d'amitié, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu. Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume à tous ses caprices, rêvant de la vie active et surchauffée des femmes à la mode, posant à peine le pied à Paris pour assister au Vernissage, au Concours hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre à Menton ou à Pau.
De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian—elle avait francisé son nom et signait Liliane—ne se souciait plus, ne parlait jamais et essayait de se féliciter d'avoir divorcé et de porter le nom de son second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un grand nom de France. Ce nom, qu'elle eût voulu plus authentique, elle le promenait aux mardis de la Comédie, à Cauterets, à Biarritz, aux fêtes des fleurs de Nice, sous les gais confetti italiens, cette neige du Carnaval.
Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M. Montgomery, son mari, lui avait annoncé l'installation de M. et Mme Norton dans l'hôtel bâti par le raffineur Bonivet, revendu à la duchesse d'Escard et acheté trois millions tout net par Richard Norton, qui y avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'œuvres d'art. Montgomery, en plus d'une affaire, était l'associé de Norton, et le hasard voulait que l'affection unît précisément les deux femmes comme l'intérêt et l'estime unissaient les maris.
Dès son retour à Paris, deux mois avant ce séjour à Trouville, Liliane arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou, l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout à fait jolie, avec sa grâce un peu frêle, ses traits fins et son air doux.
Elle, grande, étincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les épaules larges, avec son grand cou élégant et fier, demandait à Sylvia: «Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraissé? Je fais des exercices de clown pour ne pas devenir énorme. Mais qu'est-ce que vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais désolée de me voir bouffie!»
Et, en cette première rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries de renouement d'amitié où se rassemblent un à un tous les fils du passé, comme les fibres d'une chaire amputée, les deux amies s'étaient retrouvées, telles que jadis, échangeant non plus leurs rêves, cette fois, mais leurs souvenirs, leurs déceptions.
Toutes deux avaient encore présente cette première causerie, ces confidences qui revenaient plus d'une fois à Sylvia et l'effrayaient.