—Rien. Vous êtes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout à fait... haut coté.

—Vous dites?

—Je dis que Richard Norton vaut considérablement. Il n'est pas prince, il n'est pas duc, oui, voilà tout ce qui lui manque.... Mais il est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!

Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Américaine une belle humeur si éclatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels, que la mélancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminuée. Le babillage de Liliane faisait à la jeune femme l'effet d'un cordial qui eût pétillé comme du champagne. Sylvia la retrouvait, après un divorce, telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui, autrefois, à New-York, rêvait de porter une couronne, savait par cœur l'Armorial de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle n'allait point supplier son père d'acquérir l'article ainsi annoncé par le New-York Herald: «A vendre, blason et usage du nom d'une aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100 dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield street Pittsburg.»

Mais il eût fallu voir comme le père de Liliane, pénétré jusqu'aux moelles de sentiments démocratiques, parlait de cette fausse aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars comme s'il se fût agi de ballots de café!

Liliane alors, qui aimait et respectait son père, laissait là ses rêves nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant l'Inter-Ocean, ce journal qui publie la liste des célibataires disponibles de la Cité, à l'usage des dames, avec description de leurs personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de vie et autres informations intéressantes. Et lorsque Sylvia demandait à son amie:

—Que cherchez-vous dans cette gazette?

—Moi? Un mari titré comme un Montmorency! répondait Liliane en riant.

L'amour, un amour-passion, feu de paille envolé en fumée, l'amour qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fièvre d'honneurs nobiliaires—fièvre qui est un peu la maladie générale dans la République du roi Coton—mais divorcée par colère, et remariée par convenance, parce que Montgomery était riche et lui avait paru dévoué, Liliane revenait malgré elle à ses songeries de jeune fille et reprochait seulement à Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de n'être ni ducs ni princes!

—Mais, ma chère Sylvia, en dépit de ce défaut, votre mari, vous l'aimez?