Georges de Solis!... Pourquoi était-il parti presque subitement, laissant Sylvia attristée, Sylvia qui était résolue à demander à M. Harley, son père, de l'unir à ce gentilhomme français? Il le lui avait murmuré, pourtant, il le lui avait involontairement laissé soupçonner, l'aveu d'un amour qui, tout à coup, s'était comme effacé, envolé! Pourquoi? Elle l'avait deviné, depuis. Mais, au premier moment, la douleur avait été cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait deviné. M. de Solis s'éloignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour n'être pas accusé, lui étranger, de viser par le mariage la fille d'un des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine était si proche!
Et, en songeant à ce passé, en revivant ces journées enfouies que le babillage de Liliane lui avait rappelées, toutes vivantes encore et bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre, Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accablée et triste, pensant à M. de Solis qui n'était plus là! Il avait emporté une de ses illusions, une de ses confiances! Elle s'était cru aimée! Puis, dans le logis paternel, entrait, timide, avec sa loyauté d'homme et sa naïveté d'enfant, Richard Norton qui, poussé par le père, demandait à Sylvia si elle consentirait à unir sa vie à la sienne, et, devant les prières de M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui semblait—puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles, puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer—il lui semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans réflexion, sans hésitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie inespérée à Norton, une consolation à M. Harley, était un sacrifice, l'immolation d'une espérance.
Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait fermé le roman inachevé et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce dévouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie heureuse. Et, alors, dans toute l'honnêteté de son cœur, elle répondait au pasteur qu'elle suivrait l'époux choisi partout, toujours, «dans la bonne ou la mauvaise fortune». Elle la revoyait cette journée qui avait décidé de sa vie. Là-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait envoyé, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose thé jusqu'à la rose pourpre, et là, sous ce marriage-bell, sous cette cloche fleurie, le pasteur avait uni Richard à Sylvia, devant le livre de la loi, la Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.
Cloche de roses rouges et roses pâles! Que de fois, depuis lors, Sylvia Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un carillon d'espérance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du cœur, semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait vers lui, comme à la dérive, ou lorsque l'étourderie d'une écervelée ramenait à ce passé la songerie de la jeune femme! Et c'était cela qu'avait fait Mme Montgomery, le jour où elle avait rappelé à Sylvia tout ce passé évanoui.
Mais cette émotion ressentie lorsque les deux amies s'étaient retrouvées, Sylvia l'éprouvait plus violente peut-être maintenant, et là, assise près de Liliane, qui tentait de l'égayer, elle pensait à ce que Norton lui avait annoncé tout à l'heure: la présence du marquis à Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir même probablement, là, dans ce salon, M. de Solis reparaîtrait. Et dans le bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella accompagnait d'un refrain de quelque opérette de Sullivan, Sylvia regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de Georges de Solis.
Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont quelques-uns lui étaient si indifférents, il lui faudrait traiter froidement cet homme dont elle avait rêvé de partager la vie! Elle s'efforçait de paraître calme, souriante, aimant mieux, après tout, puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit à lui, tendant une main qui tremblerait peut-être un peu, mais qui serait la main d'une honnête femme et d'une amie.
Et assise, à côté de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu murmure de la mer montante roulait, là-bas, sur la plage, avec son rythme majestueux, mélancoliquement, dans le bruit berceur des flots, elle entendait, lointaines aussi, et comme noyées dans ces murmures, les cloches, les cloches des fiançailles, les tintements du marriage-bell, les sons attristés de la cloche de roses, des pauvres roses fanées!
Elle regardait Norton aussi.
Découpant sa carrure large sur l'horizon clair, à côté de le silhouette, droite comme une perche à houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un dernier cigare et Montgomery était allé le rejoindre. Puis le cigare achevé, Norton revenait à ses invités et prenait des mains d'Éva un peu de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs, son menton rasé et son profil d'aigle, trempait ses lèvres dans un petit verre d'argent et déclarait à Norton qu'en dépit de son horreur des alcools il trouvait cette eau-de-vie délicieuse.
—Elle est célèbre, dans tous les cas, disait Norton.