—Dans les deux Amériques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse! ajoutait Montgomery.
—Elle est française, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai acheté ça à un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait gardé qu'un fût de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se séparer. Peut-être tenait-il à se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie. Je lui ai payé cela au poids de l'or. Il a tenté la fortune. Il n'a pas réussi, et, comme un imbécile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des remords parfois, de lui avoir acheté son alcool. Il se fût grisé avec, cela l'eût consolé, il serait peut-être encore vivant!
—Cela dépend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois indépendante des souffrance morales. Affaire d'hérédité. L'atavisme joue aussi son rôle là-dedans.
Richard Norton, debout et son verre de cognac à la main, frappa doucement sur l'épaule du médecin étendu sur un divan.
—Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la fatalité en tout!
—Nécessairement. La théorie de l'hérédité a remplacé dans le monde moderne la fatalité antique.
—Et alors, le suicide? Affaire de fatalité?
—D'une fatalité de tempérament. Oui. Très souvent.
—Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette comme un fardeau qui nous pèse trop?
—Mon cher monsieur Norton, répondit le docteur Fargeas, je ne crois qu'à trois choses insupportables: la Misère, la Maladie et la Mort. Et pourtant l'humanité passe son temps à avaler celles-ci et à supporter celle-là, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous agace ou nous navre, le monde finirait vite!