Ce rôle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de Bernière était bien décidé à le jouer partout et toujours. Il avait reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses d'une bonne musique ou d'une poésie de choix, il n'y a pas grand' chose dans l'existence. Il se piquait élégamment de passer pour un décadent, un être déçu et doucement ironique sans les grandes colères des révoltés romantiques d'autrefois, sans le dédain des petits blasés de sa connaissance.
Le jeune homme, pendant tout le dîner, avait observé, étudié, prenant d'ordinaire la vie pour un spectacle où il n'apportait pas grande passion, à peine un grain de curiosité, mais trouvant à la situation actuelle—car il se sentait visé à la fois par les Offenburger et les Dickson, par l'Allemagne et l'Amérique—quelque chose d'original et d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lassé de tout, n'ayant jamais eu, même à vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernière avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu de monter sur la scène. A quoi bon jouer un rôle? On n'a plus ni le droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses fantaisies, le vicomte n'avait même pas de caprices, simplement parce qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-être été aimé, il n'en eût pas mis sa main au feu—les femmes sont si drôles!—mais certainement, disait-il, il n'avait jamais réellement aimé d'amour, d'un amour vrai. Il avait déchiqueté son cœur en amourettes, en amourachettes. Voilà, du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment, trouvait l'idéal un peu ridicule et ne croyait qu'à la science, qu'il trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, à dix-huit ans, il s'était battu bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il était rare qu'il parlât de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir désagréable qu'il fallait chasser. Il avait brûlé, comme risibles, les vieilles photographies de 1871 qui le représentaient, encore imberbe, harnaché sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de batailles, quoiqu'il eût, dans un coin, le brevet de la médaille militaire, ni de patrie, bien qu'il eût, en Suisse, au Righi, échangé une balle avec un officier alpin italien qui, à la table d'hôte, se moquait un peu de nos zouaves.
Paul de Bernière était un sceptique aimable, fanfaron de doute, et prétendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un peu.... Présenté à Norton, à Paris, il s'était intimement lié avec lui à Trouville—grâce au docteur Fargeas, son ami—et il écoutait volontiers les admonestations de l'Américain, qu'il enviait d'être un homme utile, les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une musique, mais n'avait rien de plus pressé que d'oublier à la fois les unes et les autres.
Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes. Ecœuré par le vide des discussions quotidiennes, il éprouvait une sensation d'anémie intellectuelle, non sans charme, pareille à ces torpeurs délicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme une marée, était à la fin trop grand, il se laissait glisser au courant du jour, vivant en curieux, puisqu'il eût été déplacé de vivre en héros, et portant, comme une fleur à la boutonnière, ce nom de décadent qui résumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son âge. Être désillusionné, partisan de l'abdication en toutes choses, ne lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet esprit fin, dans les périodes de décadence, des spectacles de décomposition sociale beaucoup plus intéressants que les scènes dramatiques des grandes époques de foi. Et il regardait, comme accoudé sur le rebord d'une loge, la comédie contemporaine, dont la singularité fermentée lui paraissait si attirante qu'il n'éprouvait même plus la tentation d'en siffler le décousu et l'immoralité.
Ce Parisien, décidé à ne pas être dupe d'un temps poliment égoïste et également corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule et la passion.
Le ridicule, Bernière n'avait pas à le redouter. Tout à fait charmant, avec sa sveltesse juvénile, une moustache blonde, un peu retroussée, sur ses lèvres fines, les cheveux frisés, un monocle à l'œil droit, par habitude, il ressemblait vaguement à un joli cavalier en tenue bourgeoise, et on cherchait instinctivement à ses talons un bout d'éperon et à sa boutonnière un bout de ruban. Grand, très nerveux, les poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front à la cheville, une élégance spéciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller séduisant, qui n'était pas la rectitude anglaise, mais cette élégance spéciale, séduisante, sans façon, qui est la grâce et la bonne grâce françaises.
La passion? Il fallait peut-être à Bernière plus de soin pour la fuir. Là, comme en toutes choses, son dédain était né, peut-être, dès son début, de quelque confiance déçue. La déception ressemble à ces enfants qui sortent maladifs du sein déchiré de leur mère morte. Le nouveau-né vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernière avait aimé peut-être avec trop de confiance et une foi trop vive; il s'était trouvé bête et, brusquement, s'était repris tout entier. Désormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait à ces amateurs d'art tout prêts à montrer leurs trésors, joyeusement, et qui, au premier mot absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus. Aussi bien, Arabella et Hélène Offenburger et Éva Meredith pouvaient être exquises, séduisantes, troublantes, tout à leur aise: le cœur de Bernière était fermé.
Ma foi, oui, désormais il le gardait, son cœur, trésor avarié et un peu entamé! Il ne se sentait pas de taille à jouer longtemps les rôles de dupe. Là encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un dédaigneux, il ne donnerait rien de lui-même. Résolu à ne point se marier, et, de toutes les déceptions redoutables, la plus redoutée par lui étant celle du lendemain du mariage, il mènerait doucement sa vie de garçon jusqu'à la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliéner sa liberté!
Et, malgré le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde, Bernière était, depuis longtemps déjà, plus troublé et agacé qu'il ne le voulait paraître. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre les pieds chez les Norton, quoiqu'il y fût reçu avec une cordialité touchante. Les cheveux noirs, frisés sur le front, de miss Meredith, le préoccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il était à Trouville, il songeait trop souvent à cette voix claire, à ce bon regard amical, à cette main tendue franchement, à ce charme enveloppant de la jeune fille. Il éprouvait un plaisir trop vif à aller revoir ces Américains qu'il appelait maintenant des amis.
La fin de sa saison d'hiver lui avait semblé fade parce qu'à son gré les five o'clock n'arrivaient pas deux fois par jour. Il était temps de partir pour les eaux. On menait à Paris une existence désolante. La vie parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connaître, est pourtant très occupée: invitations, visites, premières représentations, expositions de cercles, séances d'escrime, toutes les distractions journalières, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout railler; ce perpétuel mouvement tournant dans le vide, ces éternels «déjà vu» ennuyaient Bernière. Une soirée passée chez les Norton, comme à Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre goût aux choses. Il appelait ces repos des apéritifs.