—Ceux que mistress Norton préfère, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupré.
—Et, continua le banquier, aviez-vous pris la précaution de les faire assurer, au moins?
—Oh! l'assurance est la règle de tout bon Américain! fit Norton. Très hardi, le Yankee, mais très prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une fortune! Voilà! Ce que je voudrais trouver, je le répète sans cesse, comme un refrain—et il riait—c'est une compagnie qui assurât le bonheur!
—Si elle se fonde, cette compagnie-là, dit le docteur Fargeas, ne prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!
[IV]
La colonelle Dickson continuait à épier, de ses gros yeux bleus, ce qui se passait dans le salon. Assise à la même place, elle tenait toujours à la main sa tasse de thé vide, pour se donner une contenance. Le vicomte de Bernière, penché sur le piano où Arabella laissait courir ses doigys fuselés, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle l'eût d'abord trouvée insignifiante, il y avait là cette miss Éva, fine, rieuse, remuante, et, avec Éva, Mlle Offenburger, avec son beau profil hébraïque et ses épaules grasses et ses mains toutes petites et ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gênaient la colonelle. Mme Dickson semblait avoir décidément jeté son dévolu sur Bernière, si amusant avec son dandysme de décadent, son esprit, sa fortune et son titre! Arabella vicomtesse! La perspective était loin de déplaire à la colonelle. Elle avait rêvé des ducs, des princes, des altesses. Mais à Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hôte et, depuis l'aventure, l'Américaine se méfiait. D'ailleurs le colonel avait pris ses renseignements sur Bernière. Bonne famille. Orphelin. Un titre authentique. Arabella pouvait flirter.
C'était encore cette petite Allemande qui gênait la colonelle Dickson.
Évidemment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement des regards doux du côté de M. de Bernière. Elle avait, elle aussi, des vues sur le vicomte, peut-être. Lui, Bernière, se sentait doucement enveloppé par ces prévenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son pessimisme. Il trouvait la belle Arabella délicieuse et la petite Offenburger très appétissante. Et miss Éva, qui le raillait volontiers, lui semblait piquante en diable, la gentille Américaine, très piquante.
Mais Bernière ne songeait, du reste, sérieusement ni à celle-ci ni à celle-là et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au loin les lumières du Havre, et se disait qu'il était bon et doux d'entendre, après un dîner exquis, une musique agréable jouée par une jolie femme.