—Très bien!
[V]
Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin, trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été. Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de Wagner et le marquis songeait.
Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée—une douleur devenue atroce.—Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait sentir et criait.
Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant à Sylvia ce «shake-hands à l'américaine», dont parlait Norton, Solis avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une terreur.
Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de l'avoir quittée, comme cela, si vite!
Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût pas reçu autrement dans son salon.
Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue—ce tremblement que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif—en disait plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme qu'il croyait bien ne revoir jamais. Never! oh! never more! Sait-on s'il y a des jamais en ce monde où il n'y a pas de toujours?
Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie. Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui revenait—ses souvenirs se mêlant les uns aux autres—il ne savait quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge suprême: «Elle était douce!»