On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire. Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.
—Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien choisir pour ne pas vous tromper!
—Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de velours et de rubis qu'elle voulait....
—Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!
Suzanne n'entendait déjà plus.
Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en œil-de-bœuf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait, avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.
—Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en attendant que votre café chauffe.—Je prends le café au lait le matin, et vous?... Que savez-vous faire?...
—Moi? rien!
—Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!
Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment manœuvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à double chaînette.