—Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela m'ennuierait.

—Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire quelque chose!

Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise, qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot était celui-ci: Tu n'es plus rien pour moi!

Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.

Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait avec un certain effroi:

—Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles? Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.

Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa sœur quelquefois. C'était un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda, rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en composant devant sa casse, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, ne se montant pas le coup et clignant de l'œil quand on lui citait tel ou tel écrivain à la mode, en disant avec son accent gouailleur:

—Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!

C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien. Quand Joseph, parlant à sa sœur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut, doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue, disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!»

Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau. Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe. C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné, mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de magnifiques paraphes.—C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il l'adorait,—depuis le jour où il l'avait vue,—elle se sentit remuée d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière d'elle-même, heureuse.