Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire, hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.
Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide, hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal. Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.
Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet, c'est Plaisance,—un des quartiers inconnus de ce grand Paris.
Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de 1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul étage—pas plus—presque toutes peintes, au moins en partie, avec une physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes, ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes, aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant, par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les verdira.
Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré est une petite gargote, dans une ruelle qui donne—quelle antithèse!—rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des requiem ou des dies iræ; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.
La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des vieillards. Près de là, au Champ d'Asile, se réunissent les joueurs de boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers, des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et mesurent les distances. Il y a des juges du camp que leur équité rend célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout.
Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle, l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des flans, des chaussons, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne, autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver, les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes, ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes, mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières, irrésistibles,—des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!» Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs inassouvis.
Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes, des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés, là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation.
—Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne saurai jamais jouer!
—Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent. Regarde toi!