Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la Corde sensible. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint un succès; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait. Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait. Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal. Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la romance.—«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la semaine suivante.
—Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.
—Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.
—Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour Bruyère?
—Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, c'est campagne!
—Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera parisien!
—Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire!
Et, en riant, elle battait des mains.
Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir, on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge, grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre, des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce cœur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour cette tête désœuvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était fini.
—Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire Herbaut. Êtes-vous brouillés?