—Non.
—Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant songer à vous marier.
—Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses, mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous marierons pas!
—Pourquoi?
—Parce que. Tu verras.
Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe de cabotin qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes avaient encore existé. Il était né artiste, disait-il. Il ne lui déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe, comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien qu'elle n'était plus la même.—«On t'a changée derrière un portant, ma pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre chose.
A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste, misère. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt.
En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et qu'elle avait franchi, le cœur ému si fort, lors de son arrivée à Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie, entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri. L'homme se tourna vers elle.
—Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.
Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte: