—Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend. Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût, par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.
—Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage, la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie inutile? Et la mienne, bon Dieu!—Une intelligence gâchée, une volonté sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?—Un de mes amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but, demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde. L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre génération. A preuve,—il se touchait le front,—l'inévitable, l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,—puisque j'ai parlé de moi,—j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi, diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une insurmontable amitié pour le far niente à d'honnêtes garçons comme moi qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!
Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de ces journalistes in partibus qui tiennent bureau de nouvelles, les transmettent aux journaux des départements et de l'étranger, chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales; qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction, surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie, revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait ce qu'il appelait les variantes.
Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il, concernant,—par exemple,—la question romaine, Matouchard tirait, à l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard, assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24 novembre...»—Mais si la correspondance devait être imprimée dans un journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un iota pour le journal radical et pour le journal catholique.
Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il entreprenait la nouvelle et le renseignement, comme d'autres entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une Agence Havas au petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du Moniteur de la Côte-d'Or ou du Courrier du Centre, comme des nouvelles inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral, publié dans ses détails par un journal de province, devait être reproduit par quelque feuille parisienne.
Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres—de ceux qu'on lit et qui se font lire,—se félicitait que le hasard l'eût mis en relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que Philippe Matouchard.
Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue Geoffroy-Marie, au cœur de ce faubourg Montmartre où se distillent les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent, où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste et se blague ce matin ou ce soir.
Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement ornée de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M. Matouchard.
Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare à la bouche.
—Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.