Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.
Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.
Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle. Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par une odeur de cire fondue.
Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête, jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait enfermé ses diamants,—les diamants que celui qui était là lui avait donnés autrefois.
Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit, elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement; elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.
Elle se retourna, regarda, demeura immobile.
Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.
Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives, accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami mort.
Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même. Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.
A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé! Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la durée, aux battements de son cœur. Quand vint le jour,—lui que ce jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,—il la trouva sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.