Débarrassée du chéri, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie, épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle, changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand—nu-pieds, n'importe où,—si Fernand l'eût voulu.

D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son égale.

Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui, jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien. Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.

Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.

L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.

Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les fêtes,—elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire, cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.

L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,—Mabille,—où tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule hystérisée par la danse folle.

On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait, là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise, argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le divan, et les yeux tournés vers le paysage.

—Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.

L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix. La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses, des quadrilles, les Miserere de Verdi et les épilepsies d'Offenbach. Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main, allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient du lointain. Elle se retournait alors:—J'ai des envies de sauter, disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.