—Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la gloire—c'était de la gloire—de son amant.
Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la maman Anaïs elle-même, qui s'en alla furieuse et secoua la poussière de ses souliers sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance, une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin Fargeau.
Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien voulu entendre.
—Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.
Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la main. C'était assez.
Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le fallait bien. Elle ne songea qu'à mettre sur pied le nouvel appartement de «sa chère Suzanne.» Elle fut vraiment superbe,—ayant l'œil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et, pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,—et réalisant une partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme elle disait, la maison en avance, de telle façon qu'on pût attendre les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.
Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner des conseils,—en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.
Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement. Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes, boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait le flair.
Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant, vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que les anciens jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.
—Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée, ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette sœur qui tient si fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon chéri.