Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses mots dans les petits journaux.
On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son dog-cart; pour mille écus il n'eût point manqué son tour du lac à l'heure où il est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie cherchée. Il marchait en pleine terre promise.
Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête, Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir; il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.
—Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.
L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta, ébauchant un sourire un peu attristé.
—Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?
—Moi? dit Bourdenois... Non...
Il paraissait un peu embarrassé.
Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.
—Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le cœur est malade?