—Et mademoiselle Claire?
—Eh! bien?
—Est-ce qu'elle t'aime?
—Oui, dit Bourdenois simplement.
—Alors épouse-la.
Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui ne toucha pourtant pas Terral:
—Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!
—Et pourquoi?
—Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin, comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait: Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots, il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi qui suis un niais, ou si ce sont eux...
—A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est le premier échelon du succès.